LE MONOPOLE DES LAMENTATIONS



Sous les couleurs des garde-frontières rattachés à la police israélienne dans les territoires occupés.

Il aura suffi de mettre en perspective les violences faites aux juifs allemands dans les années trente avec celles faites aux aficionados de nos jours (le syndrome de l'étoile jaune), pour que l'ange noir de la cause sémite se range immédiatement du côté des délinquants, ce qui est un peu surprenant, lorsque l'on sait que son fond de commerce est au contraire celui des victimes.

Le problème est que pour maître Arno Klarsfeld, fils des deux célèbres chasseurs de criminels nazis que furent son père et sa mère, les seules victimes légitimes sont celles qu'il défend, au point de dénier à toute autre communauté que la sienne, le droit de se plaindre.

Or, il convient le lui apprendre, le monopole des lamentations, pas plus que celui du coeur ou de la compassion, n'appartient à personne. Et l'on ne peut que regretter que maître Klarsfeld, pourtant immergé depuis longtemps dans le militantisme politique, n'y ait pas acquis un peu plus de flair, voire d'humilité, pour comprendre qu'il est des causes indéfendables et qu'en les épousant on se place de fait du mauvais côté.

C'est pourtant ce que l'avocat entré au Conseil d'État par le tour extérieur a fait, en intervenant avec virulence auprès de diverses rédactions nationales pour demander un droit de réponse dans un domaine qui ne le concernait pas. Il n'est pas inutile de rappeler que maître Klarsfeld fils n'en est pas à son coup d'essai et que le goût de la provocation l'a toujours accompagné durant sa carrière. On se souvient que le secrétaire général du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples), Mouloud Aounit, l'avait qualifié de «militant actif de la colonisation (dans les Territoires Occupés)» et de «farouche défenseur de la guerre coloniale contre l'Irak». Ce à quoi Arno Klarsfeld avait répondu le 27 décembre 2005 sur France Inter, en comparant le président du MRAP avec le président iranien, déclarant que «Mouloud Aounit est peut-être sur la même ligne que le président iranien (Mahmoud Ahmadinejad) qui estime que les juifs n’ont rien à faire au Moyen-Orient», avant d'affirmer sur France 2, dans l'émission On a tout essayé, «le MRAP souhaite la disparition de l’État d’Israël».

Le 4 décembre 2001 déjà, dans un article publié dans le Monde et intitulé «Israël-Palestine : les vraies causes du conflit » il n'avait pas hésité à affirmer qu'en s'opposant à l'immigration juive en Palestine dans les années 1930, les Palestiniens étaient responsables de la mort d'une partie des victimes de la Shoah : «Si les Juifs persécutés d'Allemagne, de Pologne, de Hongrie, de Roumanie et d'ailleurs avaient été admis à immigrer en Palestine, ainsi qu'il avait été convenu et reconnu par la Société des Nations, sans doute le nombre de Juifs exterminés aurait été très inférieur à ce qu'il fut». Ce qui justifiait sans doute à ses yeux le sort fait aux palestiniens dans les territoires occupés, dont il fut, à sa demande et après sa naturalisation, le garde frontière volontaire en 2002, avant de publier une tribune dans Le Monde le 11 février 2003, un mois avant le début de la guerre, où il rapprochait l'Irak de Saddam Hussein et l'Allemagne hitlérienne. Et en 2004, au nom des droits de l'homme il apporta son soutien à l'intervention américaine en Irak.

Adepte du grand écart sémentique voire idéologique, il est donc amusant de voir Arno Klarsfeld s'indigner du fait que l'on puisse comparer les agressions faites aux aficionados à celles dont furent victimes ses corréligionnaires allemands dans les années trente. Et le plus amusant est que toutes les rédactions qui m'ont appelé pour demander si je confirmais mes propos ont paru tomber des nues quand je leur ai dit que mettre les faits en perspective ne voulait pas dire que l'on assimilait les idéologies qui les inspiraient. S'en prendre au commerce d'un juif allemand des années 30 ou au commerce d'un aficionado des années 2010, simplement parce qu'ils appartiennent à une communauté dont on refuse les valeurs ou les croyances, ne signifie pas que l'on assimile le premier au second. Mais les faits, eux, sont les mêmes, et les idéologies qui les inspirent sont pareillement condamnables.

On pourrait aussi expliquer à maître Arno Klarsfeld, qui le comprendra sans problème, que le veau élevé sous la mère ne possède pas forcément les mêmes vertus qu'elle, et moins encore que celui élevé en plein champ. Prétendre incarner l'équité morale est une utopie au moins aussi grande que l'ensemble des religions qui ont inspiré tant de guerres, et la marque des hommes de bien - je n'ose dire des Justes - est de ne pas choir du côté des causes indignes, c'est à dire de celles qui s'en prennent par la violence verbale ou physique à une communauté humaine de culture ou de pensée, fut-elle la plus infime de toutes. Au demeurant, si maître Klarsfeld reconnaît sa méprise et souhaite la réparer, il y a de nombreux dépôts de plaintes qui peuvent lui être confiés pour alléger la tâche de nos avocats. À condition bien sûr que, comme eux, il accepte le principe du bénévolat.

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André Viard