CORRIDA ET CULTURES REGIONALES


La tauromachie espagnole s’est superposée en France à partir de la moitié du XIXème siècle à des tauromachies issues de cultures régionales antérieures, en Provence et en Aquitaine, lesquelles devaient leur existence à la présence de races bovines autochtones dont la bravoure relative était à l’origine de jeux dont on retrouve la trace dès le Moyen-Âge.

Si en terme d’audience la tauromachie espagnole a supplanté ses cousines provençale et landaise, c’est surtout en raison de la dimension sacrificielle que lui octroie la présence de la mort, laquelle lui confère un surcroît de sens et une valeur universelle.

La course landaise et la course camarguaise conservent leur dimension de jeu taurin et apparaissent comme le prolongement de pratiques anciennes comme celles présentes sur les fresques de Cnossos notamment, tandis que la tauromachie espagnole, par son rituel liturgique et sa progression vers la mort inéluctable puise son essence aux mêmes racines que la tragédie antique et ancre son imaginaire dans les mythes et les cultes anciens.

Ce qui se traduit dans l’arène par des attitudes très différentes : l’esquive, la course et la ruse sont l’essence des jeux taurins, tandis que l’attente et la domination qui sont le propre de la tauromachie espagnole parviennent à leur quintessence quand le torero, preuve ultime de son engagement, met sciemment en jeu sa propre existence et unit son destin à celui du toro.

À l’ère d’une globalisation dont l’actualité nous montre aujourd’hui les limites cruelles, il n’est pas inutile de s’interroger sur cette volonté grandissante de nivellement touchant aussi un secteur qui, par sa nature même, devrait en être au contraire préservé, en ce sens qu’il constitue la richesse de notre nation, laquelle, construite sur la diversité de ses cultures régionales, ne saurait répondre à ses idéaux fondateurs en les éradiquant.

La France est riche de ses différences, riche de ses cultures multiples, riche de toutes les identités qui en font la diversité et expliquent son histoire.

Prétendre priver nos régions de ce qui constitue l’ultime bastion de leurs libertés passées équivaudrait à nier leur droit à la différence et à leur imposer des idéaux étrangers au nom d’une morale discutable en ce sens qu’elle oppose des valeurs citadines à celles de la ruralité et accentue la fracture entre des populations également respectables mais dont les tentatives d’assimilation qui seraient menées à l’encontre des unes par les autres ne pourraient aboutir qu’à un désaccord profond.


André Viard