L'ESPRIT DACQUOIS


On reconnaît aussi les grandes arènes à ces petits riens qu'elles savent organiser, un peu comme les grands chefs à leur art consommé d'accomoder les restes pour inventer de nouveaux mets.

Le froid, la pluie, le vent, la piste boueuse, rien ne sera parvenu à gâcher la fête intime mais ouverte à tous que la commission taurine dacquoise avait décidé de mettre sur pied en invitant Julien Lescarret à combattre en privé mais avec les portes ouvertes le dernier sobrero de la feria, un joli toro de Escudero de Cortos que des analyses positives concernant la langue bleue avaient empêché de rentrer chez lui et que la législation sanitaire promettait √† l'abattoir.

Au lieu de cette triste fin, n'en déplaise à certains, le toro brave aura donc connu celle pour laquelle il était né : l'arène, sans le soleil ni les lumières dorées, mais un rituel scupuleusement respecté pour lui permettre de mettre en évidence ses qualités intrinsèques, une bravoure policée et une noblesse uniquement ternie par le mauvais état du sol qui l'empêcha à diverses reprises de suivre aussi bien la muleta qu'il l'aurait sans doute souhaité.

Ce que l'on ne devina pas, c'est la malice dont il avait fait preuve voici trois semaines, quand, prévu pour la fiesta campera de Rion, il avait refusé de monter dans le camion malgré les efforts d'une escouade de torileros... Sans doute savait-il qu'en restant à Dax il augmentait ses chances d'être indulté ! Et s'il ne le fut pas, outre le fait qu'il ne le méritait pas, c'est parce les règlements sanitaires auraient de toutes les manières interdit son rapatriment chez lui.

L'important de cette matinée fort pluvieuse n'est pourtant pas tant dans ce qui se passa dans l'arène, que dans l'esprit qui y présida. Celui d'une fête taurine à la bonne franquette au terme de laquelle la commission taurine reçut en son local et en toute simplicité tous les spectateurs qui voulurent bien s'en approcher pour partager le tinto et le bout de ventrêche de l'amitié, en bataillant sur les projets de la prochaine temporada... Bonijol (dont un cheval a piqué pour la première fois dans ces arènes et a étonné par sa petite taille) ou Heyral, José Tomas ou pas, Castella une ou deux fois, Morante mais à quel prix... sans oublier d'évoquer Desgarbado !

Et l'esprit dacquois souffla : le souvenir de "don Pedro" Molas fut évoqué à qui quelques peñas voudraient bien rendre hommage, il fut aussi question de l'éventualité que Dax accueille au printemps la prochaine assemblée générale de l'Observatoire, et au bout du compte plus personne ne se rendit compte que le soleil n'était pas là
et que la pluie tombait.

André Viard