L'EFFET DE MEUTE


Ce type de comportement propre à la majorité des espèces est parfaitement identifié depuis longtemps et l'homo sapiens sapiens n'y échappe pas comme l'actualité en apporte périodiquement la preuve.

Les éthologues, nous dit
Marc Halévy, nous expliquent que pour une raison le plus souvent imaginaire (les chiens voient assez mal et réagissent illico à tout mouvement d'ombre ou d'arbre), un chien se précipite en aboyant. Derechef, les autres de lui emprunter le pas, confortant le premier dans son mouvement qu'il accélère. Mais les suiveurs veulent aussi montrer de la gueule et surenchérissent, ce qui décuple et le bruit et la cavalcade et l'ardeur de tous ces chiens qui, alors, n'obéissent plus à rien tant que le soufflé n'est pas retombé.

Sans lui manquer de respect, il n'est pas exagéré de se demander si une partie de la presse taurine n'est pas touchée par le phénomène, entraînant avec elle une partie de l'aficion. Les exemples seraient nombreux pour étayer cette hypothèse, et il suffirait de montrer comment, à partir d'un ressenti discordant, l'article d'un seul journaliste peut déclancher une série de réactions aboutissant à terme au déchaînement de la meute sur le bouc-émissaire désigné par le premier et dont personne, parmi les poursuivants, n'est capable d'expliquer quelle raison lui a valu pareil oprobre.

La théorie risque très vite de se vérifier au détriement de José Tomas. Depuis son début triomphal à Barcelone, puis tout au long de sa campagne qui le fut autant, peu de voix ont osé émettre des réserves, pour la simple raison qu'elles n'auraient pas été entendues et auraient donc ainsi apporté la preuve de leur inutilité. Or, les détracteurs "institutionnels" du torero existent, et s'ils n'ont pas aboyé avant c'est que la ferveur qui entourait le premier les a proprement muselés.

La corrida de Guadalajara dimanche les a remis en selle. Une corrida plutôt mal présentée, mauvaise, et dont il a suffi qu'un critique, certes autorisé, la qualifie de scandaleuse, pour que le coupable soit désigné, José Tomas bien sûr. Sans l'avoir vue, des voix s'élèvent déjà en Espagne pour stigmatiser l'attitude du torero - qui a tout de même pris deux coups de corne face au premier et attendu la fin de la corrida pour se faire opérer -, lequel a commis en outre récemment le crime de lèse-majesté qui consiste à émettre des doutes sur la capacité d'engagement de Ponce... un blasphème impardonnable.

Il y a donc tout lieu de craindre que dans les prochains jours le phénomène va s'amplifier et que l'effet de meute va connaître une belle envolée, attisée peut-être par quelques âmes bienveillantes qui, à l'intérieur du mundillo, n'hésiteront pas à souffler sur les braises pour discréditer le torero, histoire de préparer l'opinion en vue de la saison prochaine. Cela promet.


André Viard