ACTEURS DE L'HISTOIRE

 

Une époque est en train de basculer et il ne dépend que de nous d’en être les simples témoins ou des acteurs engagés. Le privilège de notre temps est que plus qu’à n’importe quelle autre moment de l’histoire de l’humanité, la richesse et la multiplicité de l'information nous permettent d'être conscient des bouleversements profonds qui modifient notre existence. Nous vivons l’ère de la démocratie en temps réel, dont le principal inconvénient est d’inciter les activistes radicaux à des actions de plus en plus violentes pour être médiatiquement exposés. Heureusement, en cette période où tout est susceptible d'être remis en question pour peu que le pouvoir politique n’y mette bon ordre, l'essentiel a été préservé et la culture taurine institutionnalisée. Ce fut le cas en France avec l'inscription au patrimoine puis avec la décision historique du Conseil Constitutionnel, et ce le sera sous peu en Espagne au travers de procédures similaires. Sans cet acquis, qui sait ce que la crise aurait pu provoquer comme ravages, dans un secteur qui souffre autant que d’autres au plan économique, mais que son déficit d'image avait en plus fragilisé ?

Depuis l’agression intolérable dont a été victime le village de Rion des Landes de la part de casseurs belges et franciliens embauchés par diverses associations animalistes, s’est ouverte pour les aficionados une période trouble aux allures de pogroms. Du vandalisme ordinaire au moyen d’inscriptions ignobles incitant à la haine communautaire, on est passé à l’agression aux personnes en bande organisée. Et si les moyens employés rappellent des époques abominables de notre histoire, il ne faut pas s’en étonner : les xénophobes contemporains s’inspirent de leurs aînés, et la communauté culturelle des aficionados est devenue pour eux une cible prioritaire car les agressions à son encontre sont sur médiatisées : les stigmates de la haine commencent donc à apparaître sur des devantures de magasins, et demain on brûlera les livres taurins, ou on essayera d’intimider ceux qui les vendent, afin qu’ils n’en fassent plus la promotion.

Certains libraires nous ont fait part de menaces à peine voilées  lorsqu’ils mettent en valeur les ouvrages taurins. Déjà, de nombreux commerçants, dans diverses villes taurines, ont renoncé à afficher des affiches de corridas sous peine de campagnes de dénigrement. La prochaine cible sera la presse taurine, et si les libraires cèdent, le genre est condamné. Je l’ai expliqué en préambule du précédent opus : sans l’appui d’un contingent d’abonnés fidèles, aucun media taurin professionnel ne survivra à cette crise protéiforme qui fragilise tous les fondements d’un secteur déjà menacé par les mutations profondes induites par les nouvelles technologies de communication. Comme pour la presse généraliste, l'avenir de la presse taurine s'inscrira sans doute un jour exclusivement en ligne, quand il sera devenu impossible de faire vivre une édition papier, non par manque de lecteurs, mais en raison des coûts de distribution inadaptés pour de petites structures. Ce jour-là - que nous souhaitons le plus lointain possible - la magie du papier imprimé aura vécu, et la possibilité de collectionner des ouvrages de référence sera réservée à un tout petit nombre, capable de les éditer sur souscription, ou de racheter de vieilles bibliothèques poussiéreuses dans lesquelles d’autres mains les auront rangés. Ce jour-là aussi, les aficionophobes auront atteint leur objectif premier : interrompre la chaîne du savoir entre les jeunes générations et leurs aînés, afin d’empêcher le renouvellement de l’afición. 

Très sincèrement, partir en reportage pour ramener quelques pépites qui ne seraient publiées que sur les écrans plats d'ipad, de plaquettes ou d'iphones, consommées dans l'urgence dans un tgv ou un bistrot, puis rangés dans une bibliothèque virtuelle où n'entrerait aucun grain de poussière, n’aurait plus aucun intérêt pour moi. L'odeur de l'encre fraîche me manquerait, tout comme le rapport tactile au papier, ainsi que ces moments de pur bonheur, quand, face à la collection entière alignée sur une étagère, mon esprit vagabonde au souvenir des voyages passés, des rencontres faites, et dans l'attente de tous les lieux qu’il me reste à visiter. Pour toutes ces raisons, Terres Taurines résistera jusqu’au bout, afin de faire partager le plus longtemps possible à ses lecteurs cette aventure unique dans le monde de l’édition taurine. S’il n’en reste qu’un, nous serons donc celui-là. Mais pour cela, plus que jamais, notre avenir dépend de la solidarité dont le monde taurin saura faire preuve pour survivre dans ces moments d’adversité. Plus que jamais aussi, Terres Taurines dépend de la volonté de ses lecteurs de s’impliquer à ses côtés. Loin d’être une clause de style, c’est une nécessité.

Instruit par les caprices de l’histoire, j’ai la faiblesse de croire que son cours peut s’inverser et que l’homme peut rester maître de sa destinée. Survivre, c’est s’adapter pour résister. La responsabilité des générations qui composent aujourd’hui les forces vives de l’aficion contemporaine est de préparer les suivantes  au rôle qui les attend, en leur insufflant le goût de l’étude et en leur transmettant les valeurs humanistes essentielles sur lesquelles notre culture est fondée. Peut-être un peu naïvement, j'aime à penser qu'au travers de mes écrits j'apporte ici ma pierre à l'édifice, et que tout ce travail ne se réduira pas au simple poids du papier imprimé. Naïvement aussi, j'aime à penser que les petits-fils des lecteurs actuels auront plaisir à trouver dans leurs greniers quelques vieux cartons remplis de la collection de Terres Taurines, et qu'ils y trouveront matière à enrichir leur passion. Le poids des mots et la beauté des images, sont la seule panacée pour faire barrage aux activistes aficionadophobes dont l’agitation a pour but de nous stigmatiser, en nous coupant du reste de la société.

Il n'y a pas que dans les romans pour enfants que les bouteilles à la mer parviennent à leur destinataire. Bien sûr, dans une génération ou deux, bien des lieux dont l’histoire est racontée ici, auront disparu sous la pression d’une globalisation dévorante qui se traduit aussi par la xénophobie insultante dont nous sommes victimes aujourd’hui. Lui résister - cela non plus n’est pas une clause de style -  c’est aussi nous aider à remplir notre mission. J'en avais parlé dans l'opus précédent, et le moment est venu de mettre en place une stratégie d'avenir qui passe par un partenariat serré : en devenant abonné (voir l’offre d’abonnement mensualisé et la faire circuler si possible), chaque lecteur prend en main l'avenir de Terres Taurines. Et de témoin de l’histoire, il en devient acteur à nos côtés.

André Viard