HORS D'ÂGE


Comme les bons armagnacs du pays gerseois, les toros braves que l'on y élève peuvent parfois paraître hors d'âge en raison des difficultés qu'il y a à recenser avec précision les dates de naissance au sein de troupeaux vivants en totale liberté dans des maquis touffus où seules les vaches osent s'aventurer pour y mettre bas, et où leurs petits, à l'abri des regards, grandissent loin des hommes.

Pour qui connaît les collines de Montclar sur les pentes desquelles Jean-Louis Darré a installé sa nurserie dans un paradis écologique où ronciers, genêtes et genevriers abondent, et servent aussi de refuge inexpugnable aux sangliers de Bigorre qui y creusent de larges tranchées, le contraste est frappant avec nombre de ganaderías espagnoles, parmi les plus huppées, où les lots de reproduction sont élevés en quasi stabulation et sous l'emprise quotidienne de l'homme.

Dans ces dernières, les naissances se font à vue, et il est facile, car elles sont habituées à sa présence, de leurrer les vaches à peine ont-elles mis bas, afin de capturer le veau, et, en un tour de main, de le boucler et de l'identifier, en inscrivant sa date de naissance exacte sur le grand livre de l'élevage, puis, dans les délais prescrits, sur le livre généalogique tenu par la Union des Ganaderos.

À Bars, dans la ferme de Cantaou, à ces méthodes sophistiquées de reproductions sous contrôle - quand ce n'est pas par insémination artificielle - on préfère la monte naturelle et ses aléas, ainsi que l'on procédait autrefois partout. La conséquence est qu'au lieu de les baptiser au jour le jour, Jean-Louis Darré identifie ses nouveaux-nés et effectue les opérations de traçage une fois la période des naissances terminées, à une date qu'il peut aisément fixer dans la mesure où il connaît celle de la période de saillies qui correspond au labs de temps compris entre le jour où il met ses sementales sur ses divers lots, et celui de leur retrait.

En l'occurence, comme les registres officiels de saillie tenus par la Direction des Services Vétérinaires du Gers permettent de le vérifier, les pères des toros lidiés en 2012 furent mis sur les vaches du 1er décembre 2006 au 1er août 2007, ce qui permet de savoir que leurs petits, nés neuf mois plus tard, avaient quatre ans le 1er septembre 2010 pour les premiers conçus, et le 1er mai 2011 pour les plus jeunes. Une pratique e des dates certifiées par le vétérinaire attaché à l'élevage depuis vingt ans.

Qu'il puisse y avoir huit mois d'écart entre les premiers et les derniers nés d'une même camada, est une pratique fréquente dans de nombreux élevages où l'on souhaite échelonner les naissances afin de pouvoir moduler la production au regard de la demande, surtout dans ceux, comme celui de Camino de Santiago, où une grande partie de chaque camada est destinée aux sans chevaux.

Il convient de savoir en outre que la règlementation en vigueur en France impose à l'éleveur de déclarer ses naissance avant que les veaux aient atteint l'âge de six mois, raison pour laquelle, quand la période des naissances est terminée, Jean-Louis Darré regroupe son troupeau afin de boucler les jeunes et de procéder à l'amérage. Pour l'oeil exercé du ganadero, il n'est alors pas difficile de distinguer entre les veaux âgés de un, deux, trois, quatre ou cinq mois, ce que l'administration ne lui demande d'ailleurs pas, puisque la seule date qui compte pour elle est celle du jour où la déclaration est faite, en l'occurence le 1er septembre.

À cette réglementation d'état il faut ajouter celle qui est propre à l'association des éleveurs de toros braves de France, laquelle impose le marquage du "guarismo" des nouveux-né sur leur épaule, avec une particularité : en matière ganadera, la nouvelle année débute au 1er juillet, et tous les veaux non recensés avant cette date doivent être marqués du dernier chiffre de l'année suivante. Autrement dit, si Jean-Louis Darré avait déclaré les siens au fur et à mesure des naissances, tous auraient porté un 8 à l'épaule, mais comme il l'a fait le 1er septembre ils l'étaient du 9.

Ces subtilités administratives sont fréquemment à l'origine de méprises, quand les aficionados, comptant scrupuleusement sur leurs doigts, peuvent estimer à tort qu'un toro portant le neuf sur l'épaule ne pourrait mathématiquement être lidié qu'en 2013 en corrida. Ce n'est pas le cas dans la pratique, et quand le problème se pose, c'est à l'enregistrement de la date de naissance qu'il faut se référer, ou, à défaut, au registre des saillies. Autrement dit, conformément à ces pièces administratives irréfutables, les toros de Jean-Louis Darré lidiés à Mimizan fin août, étaient âgés de quatre ans et dix mois pour les plus âgés, et de quatre ans et presque quatre mois pour les plus jeunes.

Cette simple vérification, auprès des services vétérinaires, de l'association des ganaderos, ou du ganadero concerné, aurait permis d'éviter à quelques dégourdis de porter des accusations infondées, de soulever des polémiques inutiles et de salir à des fins peu honorables et pour nuire à des tiers, un ganadero lui aussi hors d'âge, dont la seule erreur est de vouloir perpétuer un élevage écologique propre à conserver chez le toro sa nature sauvage, à une époque où priment malheureusement des méthodes qui s'apparentent davantage à celui des veaux en batterie.

André Viard