... ET L'ARGENT DU BEURRE



Pour son retour à Madrid après l'affront de l'an passé, quand sa corrida entière avait été refusée par les vétérinaires, Adolfo Martín jouait gros, et il le savait. Pour bétonner, il a présenté une corrida irréprochable, grande, âgée, armée, pas toujours facile et dans laquelle il y eut au moins trois toros autorisant le succès.

Si celui-ci ne fut pas au rendez-vous, faut-il le reprocher au ganadero, en lui faisant remarquer que ses toros ont parfois manqué de toréabilité, voire de caste, comme l'on peut le lire sur divers medias dont l'approche est sans doute viciée par l'accumulation de spectacles convenus dans lesquels le comportement stéréotypé des toros semble rendre impossible une autre tauromachie.

Autrement dit, attend-on d'une corrida torista - et celle d'Adolfo le fut sur de nombreux points - qu'elle se laisse couper les oreilles de la même manière que les domecqs ? Certains doivent le penser, et il est surprenant de lire le terme de "moruchada" pour une corrida qui a été durement piquée et dont trois des toros, malgré le châtiment considérable reçu, ont embisté avec clarté et humilié comme seuls les saltillos savent le faire.

Autrement dit encore, voudrait-on, dans les tendidos, le beurre, l'argent du beurre, et pourquoi pas quelques attentions de la part de la crémière ? Plus sérieusement, on a vu à Madrid durant cette feria d'automne - et il faut en remercier l'empresa - quatre encastes différents : les nuñez de la novillada, les lisardos du Puerto, les Gavira qui sont un encaste à part entière, et les saltilos d'Adolfo Martín. pas de Domecqs donc, mais des toros qui ont autorisé le succès quand même : un novillo de Rojas le premier jour, le grand Pompito du Puerto le second, le cinquième de Gavira samedi et trois Adolfos hier.

Avec seulement deux oreilles coupées - Barrio et Fandiño - le bilan est maigre, mais il est finalement à l'image de la saison des toreros en question : Fandiño, s'il a coupé une oreille chaque fois qu'il est venu à Las Ventas cette année - quatre -, en a laissé aussi quelques unes de possibles, notamment le jour des Cuadris. David Mora, s'il a laissé une grosse impression, a aussi laissé deux oreilles d'un grand toro de Montalvo le 15 août dernier. Quant à Rafaelillo, les oreilles perdues à l'épée ne se comptent malheureusement plus pour lui ici.

Pour en revenir à la corrida d'Adolfo, on eut regretter que l'empresa n'ait pas songé à bâtir plutôt un carte de "spécialistes" de cet encaste si particulier, en invitant par exemple, outre Rafaelillo qui compense son toreo arytmique par une énorme entrega, un Fernando Robleño, remarquable à Céret, ou un Sergio Aguilar, que l'on a complètement oublié cette année. Voire de proposer aux deux toreros "révélation" de la temporada - David Mora et Fandiño - de s'y colleter, ce qui aurait eu plus de panache que de choisir le lot de Gavita hier. La corrida d'Adolfo y aurait beaucoup gagné, et eux aussi sans doute.




André Viard