ATOUT PIQUE


Disponible dans les points de vente habituels, l'opus 19 ouvre donc comme promis le débat sur les piques en proposant un vaste dossier historico-juridico-technique qui permet de comprendre comment ce tercio fondamental a évolué avant de se dénaturer.

Au point que l’on est fondé à se demander si, dans certains cas, on ne serait pas tenté d’en faire l’économie et si, en pareil cas, le public qui se rend aux arènes le trouverait de manque. Car ne nous leurrons pas : à l’image du second qui ressemble de plus en plus à une formalité déjà presque désuète, le premier tercio est aujourd’hui engagé dans un procesus de délitement qui pourrait conduire à sa disparition, non pour répondre à une volonté occulte, mais par simple conformisme accentué par l’air du temps.

Pour apréhender le problème dans sa globalité, le recul qu’offre l’histoire est nécessaire. Lui seul permet de comprendre comment, d’un moment fondamental de la lidia, on a glissé peu à peu vers une suerte de transition au risque de modifier le sens du spectacle et d’en provoquer la décadence. Cette étude inédite en sa forme et dans le fond doit donc être comprise comme une contribution objective destinée à nourir la réflexion générale afin d’aider chacun à se poser en conscience les questions fondamentales qui conditionnent l’avenir d’un spectacle dont la pérennité dépend en grande partie de sa capacité à évoluer.

Mais cette étude est aussi l’occasion de comprendre à quel point, dans la genèse du spectacle tauromachique, le picador a occupé une place prépondérante, au point de devenir, dans l’Europe entière, un héros qui inspira peintres et écrivains. Place héritée d’un passé prestigieux dans la mesure où le picador de l’époque romantique apparaît comme l’héritier direct des chevaliers à qui, au XIII ème siècle, dans le “Code des sept parties”, principal ouvrage juridique de l’Espagne médiévale, Alfonso X “el Sabio” réservait l’exclusivité les jeux de l’arène en interdisant l’intervention des “matatoros” à pied, interdition qui sera levée par Enrique III à la fin du XIV ème siècle.

En France, en Allemagne et en Angleterre notamment, dès la fin de la Reconquête et pendant trois siècles, les lithographies fleurissent avec pour thème principal ce tercio de piques sauvage dont personne ne songerait alors à s’émouvoir, si ce n’est pour vanter le courage sans limite de ces cavaliers indomptables tout droit sortis des poèmes épiques et des chansons de gestes. Et si au fil des pages de cet opus surgissent en filigrane tant de figures méconnues - Merchante, Daza, Troni, Frasquito Calderon, Antonio Pinto et bien d’autres... - c’est que l’on ne peut dissocier le spectacle tauromachique contemporain de ce qu’il fut et de ce qu’il n’aurait jamais pu être sans ces héros oubliés d’une histoire romanesque dont la trace perdure grâce aux plumes de Moratin, Prosper Mérimée, Alexandre Dumas ou Théophile Gaultier notamment...

Une histoire brutale et trop éloignée de la sensibilité du public contemporain pour qu’il y ait la moindre chance de la voir revivre à l’identique, mais une histoire vraie, puissante, terriblement réelle et porteuse de réminiscences chevaleresques qu’il serait injuste - et coupable - de ne pas actualiser en rendant au picador un peu de sa gloire d’antan, laquelle puise ses racines premières dans l’image mythique d’un Cid Campeador attaquant à la lance un toro brave pour célébrer sa victoire qui était aussi celle de la chrétienté. Au nom “del mio Cid” et de ses chevaliers, au nom de l’authenticité de notre histoire, le tercio de piques doit être restauré.

André Viard