LE BURLADERO DE LA CULTURE



Au rythme où vont les choses, Las Ventas sera sans doute attribuée au terme d'un concours atypique et d'un débat virtuel au mieux disant culturel des trois candidats en lice.

Virtuel s'il en est, le débat se résume pour l'instant à un exercice parodique de démocratie participative au cours duquel les aficionautes sont invités par divers médias à se prononcer pour tel ou tel candidat en cliquant en ligne. Autant de fois on entre sur les sites en question, autant de fois on peut voter, et il est probable que certains n'auront pas résisté à la tentation d'assigner à résidence quelques amis fidèles avec pour mission de cliquer
à satiété.

Ne souriez pas : dans la société qui est la notre, une accumulation d'indices peut avoir valeur de preuve et une seule souris peut accoucher d'une montagne de clics bien orientés, ce qui à terme constitue un argument supplémentaire dont la Comunidad devra tenir compte, non pas pour faire son choix, mais pour mesurer son degré d'impopularité si elle se trompe.

Car son choix, à ce que l'on dit, serait déjà fait, même s'il est des décisions difficiles à prendre et encore plus à communiquer. Partant du principe qu'entre deux maux il faut toujours savoir choisir le moindre, la Comunidad aurait donc bien essayé et essayerait encore mais plus timidement de trouver l'argument définitif lui permettant d'échapper à la décision que tout semble l'obliger à prendre.

Avec en premier lieu l'impressionnante batterie d'arguments culturels mise en place pour présenter Las Ventas comme le futur vaisseau amiral de la lutte anti taurine et d'une revendication identitaire dont les contours sont toutefois mal cernés, tant ils se confondent avec les intérêts commerciaux en jeu.

Et personne, pour l'instant, n'a posé la question de savoir s'il était indispensable de jumeler offre commerciale et projet culturel, ne serait-ce que pour savoir si la seconde passerait le cap des intentions vertueuses au cas où la première serait écartée. Autrement dit, si les candidats qui font assaut de matière grise en envoyant au front leurs meilleurs cervaux seront tout autant intéressés par les projets ambitieux qu'ils promettent de mettre en oeuvre... une fois qu'ils auront été battus. Car dans tous les cas il y aura un perdant, et il ne faudrait pas que toutes les bonnes paroles s'envolent alors dans le sillage des rêves évaporés de ceux dont l'offre n'aura pas été retenue.

Culture et marché n'ont jamais fait bon ménage, sauf pour les marchands d'art et autres spéculateurs, et il n'est pas très sain que la première dépende du second, surtout si elle lui sert de paravent dans le jeu complexe d'ombres chinoises où il importe avant tout d'apparaître comme le Deus ex machina providentiel.

Rôle bien difficile en l'occurence, puisque la réalité s'impose à tous les candidats : même panel de toreros et de ganaderias, avec un minimum de vedettes charismatiques et un maximum de toreros interchangeables et par là-même peu taquilleros. Telle est la base sur laquelle chacun doit jouer, avec pour ceux qui offrent plus de corridas que les autres l'obligation de faire croire qu'à base d'imagination on peut remplir les arènes... ce qui à Madrid reste à prouver et qui explique aussi sans doute le choix du terrain culturel pour éloigner le débat de celui essentiel sur lequel les aficionados attendent en fait la nouvelle empresa.

André Viard