VIVENT LES INDIGNÉS


Ni gauchistes libertaires, ni réactionnaires revanchards, ni toristas radicaux, ni toreristas bobos, les indignés de l'aficion qui se sont malicieusement manifestés à Dax dimanche sont plus simplement de bon clients qui ne veulent plus que l'on pense qu'ils sont dupes de la marchandise qu'on leur vend.

Il serait sans doute plus confortable, et un de nos éminents compañeros de la presse espagnole est malheureusement tombé dans le paneau, de voir dans la protestation unanime qui a ébranlé les fondations des arènes dacquoises, la manifestation instrumentalisée d'intérêts politiques. Mais ce n'est pas le cas. Ceux qui ont clamé leur indignation et ceux qui se sont joints à leur manifestation ont simplement voulu manifester leur ras-le-bol au terme d'une saison ratée.

Le soir même, certains de ceux qui avaient préparé la fameuse banderole, se sont adressés à moi en des termes qui montrent bien que s'il y a eu une légère préméditation, celle-ci ne comporte aucune intention de nuire, et n'est motivée que par le désir de ne plus se faire blouser.

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Nous avons touché le fond. Sur sept corridas de la temporada, que restera-t-il dans les mémoires ? Aguilar, Manzanares ? C'est court sur quarante-deux sorties... Je n'ai pas tenu le compte des bêtes indignes. Certains des lots qui sont sortis sont tellement homogènes dans leur médiocrité qu'on ne m'ôtera pas de l'idée qu'ils sont assemblés en connaissance de leurs faiblesses ou carences. D'où cette interrogation : est-ce que les organisateurs se font blouser ? Leur impose-t-on les choses ? Sont-ils partie prenante consciente du système, et donc cyniques à l'égard de leur public ? Question subsidiaire : crois-tu, malheureusement, qu'il faut conserver la banderole des indignés pour l'an prochain ? Car, naturellement, nous allons tous nous réabonner..."

La dernière pharse, à elle seule, devrait rassurer l'organisation : on l'engueule, on la place devant ses responsabilités, mais au fond on ne lui en veut pas. Merveilleux public dacquois ! Sur le fond, à la première question - est-ce que les organisateurs se font blouser ? - il est impossible de ne pas répondre oui : lorsque l'on paye un lot de toros au prix de Madrid ou Bilbao et que l'on embarque les fonds de camadas, il est évident que quelque chose cloche. À la seconde, la réponse est oui aussi : oui on impose aux organisateurs le modèle de toros que les figuras ont décidé qu'ils doivent trouver à Dax, et lorsqu'on leur donne le choix entre une vingtaine d'exemplaires, ceux-ci ont au préalable reçu l'aval de ceux qui doivent les combattre. Un exemple : quand Dax achète une corrida à Victoriano et que le Juli lui tue toute sa camada partout, qui commande ? Pour la petite histoire, dans un cercado discret, les deux toros les plus grands du lot prévu pour Pamplona où l'a combattu El Juli attendent de partir dans les rues. D'après vous, qui a interdit qu'ils partent en Navarre pour la San Fermin ? Troisième question : les organisateurs dacquois sont-ils partie prenante ? Non, et c'est tout le problème : en fait les organisateurs subissent, faute de pouvoir instaurer avec suffisamment de crédibilité le fameux rapport de force dont j'ai parlé à diverses reprises.

Quant à savoir s'il faut conserver la banderole pour l'an prochain, je crois que c'est une sage précaution et qu'il serait même judicieux d'en prévoir quelques autres : tout en souhaitant qu'une saine réaction de la part de diverses arènes qui vont se regrouper - du moins elles le disent - va faire bouger les lignes en obtenant des figuras qu'ils respectent mieux les voeux du public français, il est préférable que ce dernier continue de mettre la pression afin, lui aussi, d'instaurer un rapport de force et de démontrer que le temps des consommateurs passifs est révolu. Cela ne pourra qu'aider les organisateurs à faire passer le message, et cela leur facilitera la tâche au moment de négocier, un peu comme les délégués syndicaux quand ils subissent la pression de leur base.



André Viard