QU'IMPORTENT LES EPEES...


Sur le forum des abonnés, la prise de position d'un confrère dans une reseña publiée ailleurs que sur ce site, fait gronder les aficionautes : qu'importent les épées, écrivait notre compañero, il faut aussi cèder à l'émotion...

Qu'importent les piques pourraient-on ajouter en écho, si effectivement le sens du spectacle, sinon de l'histoire, nous conduit peu à peu vers une corrida aseptisée, laquelle, si nous n'y prenons pas garde, ira toute seule au-delà des voeux des anti taurins pour qui elle ne serait acceptable qu'à la condition qu'aucune goutte de sang ne soit versée en piste.

Ce dont on peut douter aussi, dans la mesure où si l'on considère le sort qu'ils entendent faire aux propriétaires de cirque en leur interdisant pratiquement l'usage d'animaux, la corrida aseptisée qu'ils préconisent ne serait qu'une étape vite dépassée.

Soyons-en conscients et revenons à la raison : la seule preuve de l'authenticité du combat de l'arène, c'est précisément durant le tercio de piques que nous la trouvons, dans la mesure où, habituellement placé face à des adversaires plus modestes que lui - les toreros - le toro s'y retrouve face à son quasi alter ego en masse et en poids. Et c'est là, même si dans la muleta il la démontre aussi, qu'il apporte la preuve irréfutable de sa combativité naturelle.

Sans pique donc, plus de corrida. Et sans un minimum de sérieux au moment des récompenses, non plus. Rappelons la règle : qu'il soit ou pas d'accord, le président est obligé d'accorder l'oreille si une majorité du public la demande. La seconde, c'est la sienne, et même si le public trépigne, elle ne dépend que de lui. Quant à la queue, elle est de son ressort exclusif aussi.

Il peut bien sûr, s'il le veut, suivre l'avis du public, mais rien ne l'y oblige, sauf, de plus en plus souvent, la crainte de provoquer une émeute s'il ne cède pas. Car ne nous leurrons pas, le public des grandes arènes est de moins en moins rigoureux et de plus en plus enclin à encourager une dérive du spectacle parfois contraire à l'éthique de l'art taurin.

S'il ne s'agissait que d'une ou deux oreilles, cela ne me chagrinerait guère, mais en les donnant trop facilement, ou contrairement à une vision plus rigoureuse des choses, on prend le risque d'encourager les toreros à donner au public ce qu'il attend... et qui n'est pas toujours conforme à ce que souhaitent les aficionados. Car ne l'oublions pas : ce ne sont ni les toreros, ni les ganaderos qui font évoluer le spectacle, mais le public en imposant sa voix. C'est lui le moteur économique de la corrida, c'est lui que tous les professionnels tentent de satisfaire. Le public étant hétéroclite, ils satisfont en fait la part de celui-ci la plus vociférante, au détriment souvent de ceux qui n'élèvent pas la voix.

Sachant cela, les organisateurs devraient, s'ils veulent faire oeuvre utile, faciliter l'information du public afin de ne pas placer le président dans une impasse dont il ne peut sortir que par une bronca ou en cédant. J'en ai souvent parlé ici, l'innovation de Julien Pataroni était de ce point de vue magnifique : car en sortant son mouchoir gris pour accorder un trophée qu'il jugeait immérité, il évitait l'émeute tout en conservant son sens critique. Ce qui au fond n'est pas une mauvaise idée.


André Viard