LE TORO DE LA VEGA



Comme chaque second mardi de septembre, Tordesillas a célébré hier son traditionnel Toro de la Vega, coutume qui remonte au Moyen-Âge et qui est loin de faire l'unanimité.

Comme chaque année aussi, plusieurs collectifs anti taurins s'étaient donnés rendez-vous dimanche dans les rues de Tordesillas pour manifester contre ce qu'ils considèrent être une coutume barbare, et comme chaque année également, plusieurs centaines d'habitants de Tordesillas sont descendus dans la rue à leur tour pour organiser une contre manifestation.

Après avoir comme beaucoup d'aficionados regardé de loin le fameux tournoi, j'y avais voici deux ans, pour l'opus 1 de Terres Taurines, participé à pied de bout en bout, suivant le toro (un Barcial à l'époque) depuis le pont de pierre jusqu'à la pinède où généralement il est abattu. Une kilomètre et demi de sable et de poussière au milieu de centaines de cavaliers et de lanciers à pied, pour qui porter le coup mortel constitue un acte de bravoure.

Vous vous en souvenez sans doute, j'avais ramené de ce périple un reportage mitigé au terme duquel je laissais chacun libre de juger sur pièces. Hier, la question s'est encore posée, et se posera tant que le tournoi existera, de savoir jusqu'à quand les habitants de Tordesillas pourront faire valoir l'exception culturelle qui leur permet de légitimer leur tradition.

Ce qui compliquera leur tâche est que de plus en plus de voix s'élèvent, dans les milieux aficionados, pour reprocher aux ganaderos de jeter ainsi un toro brave en pâture à la multitude, et aux autorités locales de perpétuer une tradition qui vaut, selon eux, de nombreux adversaires supplémentaires à a tauromachie.

S'agit-il ici d'une micro culture qui comme telle a le droit de perdurer ? Sans aucun doute. S'agit-il pour autant d'une tauromachie ? Je suis plus réservé. Car pour que la notion de combat existe et rende admissible le fait de tuer le toro, il faut aussi que la notion de danger soit présente pour l'homme.
Le fait qu'un habitant de Benavente ait reçu hier un grave coup de corne dans la poitrine semble plaider pour cette hypothèse, mais aux dernières nouvelles il s'agirait, non d'un lancier, mais d'un spectateur obèse surpris par la venue du toro.

Ceux qui luttent pour son abolition ne voient dans cette tradition qu'une curée sauvage : pourchassé par la multitude le toro peut pourtant se sauver, mais il faut pour cela qu'il parvienne à dépasser une limite tracée dans la terre, limite que de mémoire de lanciers aucun toro n'est parvenu à atteindre depuis de longues années.

"Rompesueños", de Nuñez, ne sera donc probablement pas le dernier toro de la Vega de notre époque et Felipe Abril Anton le dernier lancier à pied à décrocher la gloire. Ce qui permettra à chacun d'aller sur place et d'en juger.


André Viard