LE TORO VEGA



Lundi soir, 22 heures, coup de téléphone. Le pregonero retenu pour présenter le Toro de la Vega 2014 de Tordesillas, un humoriste fameux de la région, vient de déclarer forfait à peine l'a-t-on annoncé. Les menaces reçues sur les réseaux sociaux l'ont incité à renoncer. La peur est libre. "Veux-tu prononcer le Pregon demande le maire ?" Pas de problème. Et quand la meute journalistique l'assaille le lendemain matin pour se repaître du forfait, il lui annonce tranquillement qu'il a un nouveau pregonero.

La première trace écrite du Tournoi de la Vega remonte à 1534 quand dans les registres de la Cofradía del Santísimo Sacramento de Santiago Apóstol de Tordesillas, on peut lire "il y eut des fêtes taurines, avec deux toros le matin sur la Vega et six l'après-midi". Mais en fait, la chasse au toro sauvage, car c'est de cela qu'il s'agit, remonte à l'époque de la domestication des équidés, en Anatolie, Assyrie et Égypte, ainsi que sur la Péninsule à l'époque pré romaine. Et qu'on l'apprécie ou pas, ce que raconte le Toro Vega, c'est notre propre histoire.

Depuis que l'humanité s'est mise en marche, l'homme a du lutter pour survivre, et il y parvint, bien que moins armé que les autres espèces, parce qu'il se trouva toujours, dans chaque groupe humain, des individus suffisamment courageux et généreux pour affronter l'animalité afin de nourrir les siens. À force de courage, d'intelligence et d'habileté, l'homme se rendit maître de la nature, en tuant pour manger.

Dans toutes les civilisations de pourtour méditerranéen, le roi guerrier et chasseur fut l'héritier du premier héros de l'humanité peint sur les paroies de la grotte de Villars, lequel était un chasseur à pied qui provoquait la charge du toro pour le tuer de face. Et de forme plus ou moins consciente, à pied ou à cheval, c'est ce geste fondateur de notre espèce que le Tournoi de la Vega reproduit.

Le poids culturel de cette tradition est indéniable, mais les mouvements animalistes militent pour son interdiction, faute de pouvoir obtenir celle des corridas. Le Tournoi est pour eux le symbole sauvage d'une fête cruelle qui, selon eux, n'a plus sa place dans les sociétés modernes. Et tandis qu'ils hurlent à la barbarie, des enfants innocents sont massacrés en divers points du globe, sans que les démocraties modernes ne fassent rien pour l'empêcher. Ce qui tendrait à démontrer que pour une partie de la société, le terme de barbarie ne s'applique que quand l'animal est concerné.

Outre la cruauté qu'ils dénoncent, ce qu'ils condamnent est le manque d'éthique de cette "chasse" au cours de laquelle, seul contre la multitude, le toro est acculé de toutes parts avant de succomber aux blessures que lui infligent les plus audacieux de ceux qui l'attaquent, à cheval ou à pied.

Mais ce qu'ils ne voient pas, c'est l'élan ancestral qui, hors tout sentiment de cruauté, pousse les lanciers à sacrifier le toro pour donner du prix à leur vie. Si cette chasse à risque était réalisée par des indiens d'Amazonie ou des bochimans australiens, les mêmes vegans progressistes qui veulent en finir avec le Tournoi lanceraient des pétitions pour défendre le droit de ces peuples primitifs à pouvoir pérenniser leur culture contre les effets dévastateurs de la globalisation.

Toro Vega ou véganisme, tel est le carrefour qui s'offre aux sociétés modernes, qui de moins en moins rurales et de plus en plus citadines, ont oublié les valeurs qui les ont fondées : cultiver leur mémoire en perpétuant leur culture ou dilluer leur identité dans le néant mensonger de la pseudo pensée moderne. Humanisme contre animalisme. La Mort assumée ou la mort dissimulée. Vérité contre hypocrisie. Courage contre lâcheté à l'heure de regarder en face l'ultime grand mystère de la vie, instant éternel où elle nous abandonne.

En matière de défense des cultures minoritaires menacées de disparition, Claude Levi Strauss disait que l'intransigence est la seule arme qui vaille pour résister à la barbarie qui consiste en vouloir priver une population de sa culture au seul prétexte qu'on ne la partage pas.

L'enracinement du Tournoi de la Vega à Tordesillas et bien au-delà, dans les terres taurines de la vieille Castille, le profond sentiment d'appartenance qu'éprouve ses habitants à son égard, le rendent conforme aux critères de l'UNESCO et justifient son inscription au Patrimoine Culturel et Historique de la Nation, et un jour peut-être de l'Humanité, où l'on a déjà inscrit la fauconnerie qui est l'art de faire égorger les colombes par des rapaces.

Dans la Vega de Tordesillas, se joue bien plus que la survie de son Tournoi. Ce qui se joue, c'est la liberté fondamentale de tous ceux qui veulent préserver leur identité et la transmettre à leurs enfants. Une liberté que les Démocraties ne peuvent bannir de leurs constitutions, dans la mesure où leur rôle est aussi de protéger les minorités contre les tentations totalitaires. Dans nos sociétés modernes, les loups avancent masqués pour mieux égorger les agneaux qui se laissent mourir en silence, victimes d'une pseudo morale utopique et subversive qui nie l'évolution de l'humanité et prétend nous ramener en arrière.

Pour tout cela, et parce que c'est là qu'en partie l'avenir se joue, c'est à Tordesillas qu'il faut être. Le 8 pour le Pregon, et le 16 pour le Tournoi.

André Viard