CORBACHO



Bien sûr, la nouvelle du décés de Antonio Corbacho n'a pas surpris grand monde dans le cercle de ses amis. Gravement malade, il vivait ses derniers jours avec la même grandeur dans le renoncement qu'il avait toujours essayé d'inculquer aux toreros dont il fut, plus que l'apoderado, le mentor sévère.

Il y a quelques jours, j'évoquais sa figure, sans livrer son nom, racontant que bien qu'approchant de la phase terminale, il n'en continuait pas moins à poser ses conditions. Ce qui était une manière de montrer à quel point l'esprit de liberté peut être l'ultime richesse que l'on songe à préserver, quand tout espoir est perdu et que la seule issue qui s'offre est celle d'une sortie digne.

L'esprit du bushido appliqué au toreo, c'est lui qui en eut l'idée, en l'inculquant à José Tomas d'abord, puis à Talavante, ainsi qu'à quelques autres qui en tirèrent moins profit. L'esprit de sacrifice des samouraïs et leur éthique de vie étaient, selon Antonio Corbacho, la seule voie légitime s'offrant à ceux que la destinée conduit dans les arènes et d'une phrase simple répétée tel un leitmotiv, il enfonçait le clou : "C'est un beau jour pour mourir".

Une telle philosophie, qu'il étayait de solides connaissances techniques permettant à ceux qu'il conseillait d'assumer les prises de risque les plus folles auxquelles il les invitait, lui valait dans le mundillo une réputation de gourou franchement décalé. Mais la formidable réussite de José Tomas d'abord, puis de Talavante dont il fit le calque du premier ensuite, lui permettait de jouir d'une aura que la plupart de ses confrères lui enviaient.

La raison de cette fascination qu'il exerçait même sur les plus cyniques, est qu'il avait su inventer un personnage nouveau dans la galérie des stéréotypes dont le mundillo est pourtant riche. Mélange de culture mystique, d'humour noir, de réalisme et de franchise, la "manière Corbacho" avait renouvelé le genre en quelques années, et le mystère soigneusement conservé sur les aventures mexicaines vécues aux côtés de José Tomas alors qu'i était inconnu, lui conférait une épaisseur qu'accentuait son regard sombre et hypnotique.

Je n'oublierais sans doute jamais, entre autres anecdotes, cette soirée passée avec lui et Juan Pedro Domecq, quand, dans un salon de Lo Alvaro, ce dernier se leva sur le coup de minuit pour toréer de salon, Corbacho l'encourageant à laisser la muleta "bien puesta" entre la table basse et le sofa, et à surtout se replacer en faisant un pas vers l'avant. Nous étions à la frontière du sublime et du burlesque, et je crois, en cet instant, avoir touché du doigt tout ce que ce monde contient de dérisoire et de magnifique.

Retiré dans une aldea perdue du côté de Castillo de la Guardia depuis que la maladie était devenue sa seule compagne, Antonio Corbacho y vivait entouré de toros. ceux de son ami Juan Pedro, de Gabriel Rojas, de Guadalest... dont les fincas toutes proches lui permettaient de vivre encore au plus prés du toro.

André Viard