LE SYNDROME DE CATON


Le toro moderne, et ceux de Jandilla en furent hier à Bilbao une magnifique illustration, c'est comme l'idiot du callejon : un simple stimulus suffit à provoquer la réponse, toujours la même quelle que soit la question.

La caste, vous pouvez faire une croix dessus : sur le plan de marche des ganaderos à la mode, elle est l'ennemi public numéro un dont on veut à tout prix se défaire. Wanted ! Pourquoi ? Parce que comme le disait le regretté Juan Pedro Domecq, elle possède une corrélation négative scientifiquement démontrée avec la fijeza et la faculté à humilier, deux conditions incontournables si l'on veut déboucher sur la toréabilité. Plus on augmente les dernières, plus on élimine la première, et vice versa.

Toutefois, conscient d'être allé trop loin dans ses recherches, et quelques uns de ses collègues avec lui, Juan Pedro avait trouvé comment pallier à cet élément fondamental si l'on veut amener l'émotion dans l'arène : remplacer la caste par un coktail de bravoure, mobilité et promptitude, qualités qui, elles, ne sont pas incompatibles avec la fijeza et la faculté à humilier.

Avec plus ou moins de réussite et en ajoutant un zeste de divers ingrédients supplémentaires de leur choix, telle est la direction dans laquelle se sont engouffrées toutes les ganaderias de la branche Domecq, c'est à dire 95% de celles qui sont programmées dans les grandes ferias.

Il en résulte une monotonie lassante quand, jour après jour, et quelque soit l'élevage annoncé (Domecq, Jandilla, Victoriano, Cuvillo, Zalduendo, Garcigrande...) sortent en piste des toros que l'on pourrait croire clonés tellement leur comportement se standardise, en bien parfois heureusement, mais en pitoyable malheureusement le plus souvent.

Des toros qui, dénués de toute caste offensive - ce facteur d'incertitude susceptible d'amener le danger partout - possèdent un réel fond de bravoure qu'il faut toutefois aller chercher en jouant sur les bonnes notes du clavier. Dans le genre les figuras excellent grâce à leur grande technique, mais les toreros plus novices sont pénalisés, car, hormis quelques rares exceptions, ces toros modernes ne permettent plus de triompher à base d'arrimons, comme ce fut le cas durant plus de deux siècles.

En jouant donc des bonnes touches, les toreros obtiennent du toro moderne - bon ou mauvais - ce même réflexe pavlovien qui les pousse à se mettre au galop dès que l'ordre d'embister leur est donné. Ils n'y peuvent rien, c'est dans leurs gènes. Certains vont plus loin que d'autres, quelques uns durent plus longtemps, une minorité possède de la classe en le faisant, mais de plus en plus ce sont des toros désordonnés mais qui galopent que l'on voit en piste. Désordonnés pourquoi ? Le manejo et les fundas qui les privent de l'habileté que leurs aïeux eurent toujours de se servir de leurs pointes comme de dagues.

Celles des toros modernes sont plus longues qu'elles ne le furent jamais, mais, comme je l'écrivais hier, personnellement j'en échangerais bien les centimètres artificiellement obtenus grâce aux fundas par le retour de la caste que l'on a choisi d'éliminer.

Malheureusement une voix ne suffit pas pour infléchir pareille tendance, et tant qu'une poignée de figuras fera la loi, tel est le toro que nous verrons en piste : aussi conditionné pour plonger dans la muleta qu'on lui tend, que l'idiot du callejon à vomir ses injures dès qu'il pense à un certain nom. Un peu comme le vieux Caton, qui, chaque fois qu'il sortait de sa sieste pendant les débats du sénat romain, se levait d'un bond et, sacrifiant à son idée fixe, lançait un tonitruant : "Carthago delenda est !" Il faut détruire Carthage.

André Viard