CROISÉE DES CHEMINS


Le fiasco final de la feria dacquoise, vite enveloppé par le toujours émouvant Agur Jaunak, met en lumière un problème de fond qui dépasse, et de loin, les petites bisbilles locales.

Retranché depuis des lustres dans son isolement superbe, Dax n'a jamais vu venir le coup qui, hier, mais aussi toute la semaine, lui est tombé sur la tête avec une violence particulière que l'on peut attribuer en partie au long feuilleton hivernal d'une commission taurine à l'agonie.

L'erreur, pourtant, serait de ne voir dans ce ratage qu'un problème de personne, et de penser qu'il suffit de se livrer à un exercice de chaises musicales pour tout effacer et repartir sur de nouvelles bases. Une erreur dans laquelle on sera peut-être tenté de tomber, et il ne manquera pas de voix en coulisses pour pousser dans ce sens. Mais on peut remplacer Pierre par Paul ou Jean que le problème demeurera entier.

Car le problème de Dax, mais aussi, à divers degrés, de toutes les autres arènes françaises où l'on engage des figuras, est que l'on programme depuis longtemps au-dessus de ses moyens. Le succés de la feria, la fidélité d'un des publics les plus indulgents de la planète taurine, et de grandes courses surgies de temps en temps à partir des mêmes recettes qui ont conduit à l'échec de cette édition, ont longtemps masqué le vrai problème : si, comme les organisateurs professionnels, Dax devait payer la TVA sur ses recettes au taux prohibitif de 19,6%, elle serait en faillite depuis longtemps, triomphes ou pas.

Mais étant exonérée comme le sont toutes les régies pour leurs activités ludiques, Dax a joué perso, se fichant comme d'une guigne que les cachets disproportionnés qu'elle acceptait de payer aux figuras servent de base de négociation pour ses voisines françaises dont certaines, elles, s'acquittent de cet impôt qui n'a jamais été aussi inégalitaire, créant une véritable situation de distorsion de concurrence que personne, du côté des bénéficiaires, n'a jamais voulu aborder.

Ce petit rappel est nécessaire pour introduire ce qui suit : ayant touché le fond au niveau artistique, voire éthique au regard de la présentation pitoyable de trop nombreux toros, pour n'avoir pas été en mesure de résister à la pression des figuras, Dax, qui au niveau économique est désormais aussi comme l'on dit "au taquet", ne peut plus se payer le luxe de jouer les indépendants, et cette feria ratée est peut-être sa grande chance, si l'on y comprend que le temps est venu, de manière collective et non plus chacun dans son coin, de bâtir en France un contre-pouvoir aux dérives du mundillo.

Ces dérives, chacun a compris qu'elles se sont accélérées depuis que le Juli a pris la croisade culturelle à la tête des autres figuras qui composent le G10, dont le but inavoué mais déjà atteint un peu partout, est d'imposer des conditions d'engagement léonines et des toros diminués : petit toro et grands billets, disait-on autrefois.

Face à ces exigences et sous peine d'asphixie, le marché français doit proposer, à partir de l'union de ses six grandes arènes, une restructuration globale qui prenne en compte les intérêts de chacun, et non plus ceux, exclusifs, de six ou sept toreros, qui, grâce à leur pouvoir de persuasion, sont en train de tirer le spectacle vers le bas, hormis en ce qui concerne leurs intérêts financiers.

Cette union ne serait pas forcément une garantie de meilleurs spectacles - la chance est un facteur majeur -, mais elle le serait d'un marché mieux équilibré, de la prise en compte de la relève générationnelle qu'à un moment ou un autre il faudra bien financer, et, ce que de nombreux ganaderos appellent de leurs voeux, sans parler des aficionados, d'une restauration de la dignité du toro qu'eux-mêmes, trop dépendants des toreros, ne sont plus en mesure de garantir partout.

Jusqu'à ce jour, les tentatives plus ou moins formelles d'aboutir à la création de ce véritable contre-pouvoir français se sont toujours heurtées au manque de solidarité de l'une ou l'autre arène à un moment donné, comme Dax par exemple qui, il y a deux ans, revint sur un accord tacite pacté avec Mont de Marsan et Bayonne pour limiter les cachets prohibitifs d'un torero qu'elle accepta finalement de payer 150.000 euros par course - il y vint deux fois, obligeant ainsi les autres à suivre.

Mais après cette feria que de nombreux aficionados jugent lamentable à juste titre, Dax n'a plus vraiment le choix et est à la croisée des chemins : soit elle sort de la situation par le bas en se livrant à une guéguerre clochemerlesque qui ravira les gazettes locales et servira de prélude aux prochaines municipales, soit elle choisit d'en sortir par le haut en rejoignant les arènes qui, déjà, ont entrepris une réflexion collective sur le sujet, dont le but n'est autre que d'offrir à chacune une plus grande liberté grâce à une indispensable démonstration de force. À travers son choix, chacun pourra mesurer son degré de maturité.

Quant aux cris du public qui - alors que le Juli, Perera et Curro Díaz quittaient les arènes - demandaient le retour de Roque, ils devraient inciter les responsables à tous les niveaux à prendre la mesure du ridicule dans lequel la feria est alors tombée. Et avec elle, l'image de la tauromachie française toute entière.

André Viard