LES DEUX MONDES


Tandis que les sites taurins en font des tonnes sur le mano a mano Morante / Manzanares qui a commotionné le Puerto, les blogs issus de l'afición s'émerveillent du jeu offert par Soriano, novillo de Moreno Silva lidié à Millas.

Je n'étais pas au Puerto, mais à Millas oui, le jour de José Tomás à Bayonne. Un choix dicté précisément par mon désir de voir sans qu'on me le raconte comment sortiraient ces novillos dont trois au moins possédaient des hechuras à faire pâlir d'envie les saltillos les plus fins que l'on trouve encore dans les ganaderías issues de celle de Buendía, voire dans celle d'Adolfo ou Victorino.

Rien à voir, question volume, avec leurs grands frères lidiés à Céret, dont qutre d'entre eux possédèrent de belles qualités - toréabilité comprise - sans qu'aucun n'atteigne cette magnifique caste offensive dont Soriano fut tellement prodigue qu'il sera, quand la fin de la saison sera venue, un des meilleurs novillos lidiés en France cette temporada.

Ces mêmes blogs, qui sont la voix underground de l'afición, parlent aussi d'un novillo de Prieto de la Cal lidié à Lodosa, et d'un toro de Cuadri lidié lors d'une concours dont les images sont pathétiques en raison des gradins vides.

Les sites taurins, outre le mano a mano du Puerto, commentent surtout les faenas "grandioses" des figuras, au Puerto, Vitoria, El Escorial ou Huesca, glosent à l'infini sur le retour de José Tomás, et confinent les spectacles jugés marginaux dans la catégorie fourre-tout des "otros festejos".

Deux mondes cohabitent et s'éloignent irrémédiablement, tant au niveau de l'audience qu'ils génèrent que du traitement informatif qui leur est réservé : aux uns tout est donné, aux autres presque rien. Pour fréquenter les deux, tant dans l'arène que dans les salles de rédaction, je pense pouvoir affirmer qu'il ne s'agit pas d'une volonté affirmée d'ostracisme, mais simplement d'une tendance qui s'alourdit, sans que nul ne prenne conscience, dans les diverses rédactions, de la marginalisation grandissante dans laquelle sont plongés ces spectacles que l'absence de figuras éloigne des gros titres.

En ce qui concerne Soriano, ce qui est dommage est qu'en raison de son modèle réduit il n'aurait jamais pu être lidié à Madrid par exemple, où les vétérinaires l'auraient refusé, voire directement la bascule, car il est peu probable que, même avec un an de plus, il ait pu supporter les cent kilos supplémentaires qui lui aurait permis de coller à la norme. Une norme taillée sur mesure pour le grand format des Tamaróns, et qui est directement la cause de la quasi disparition des saltillos, patas blancas et autres, dont la survie ne passe aujourd'hui que par deux solutions : changer la norme avec l'accord de l'aficion torista madrilène, ou continuer à résister en marge du premier marché, dans ces arènes où seule la mobilisation des aficionados peut leur permettre d'exister.

André Viard