LES LARMES DE PLUIE


Après plus de deux heures de tensions diverses dans une ambiance étrange, quand Sergio Aguilar est sorti des arènes de Bayonne, des larmes de pluie se mêlaient sur ses joues à celles tombées du ciel. Larmes de fierté, d'incompréhension ou de rage ? Nous ne le saurons jamais. Mais ceux qui les ont vu couler ne devraient pas les oublier.

Car elles symbolisent l'injustice d'une arène quand chacun ne fait pas l'effort de comprendre ce qui se passe en piste et que des réactions diverses montrent aux toreros que leurs efforts peuvent être vains. Rafaelillo est sur orbite, et Urdiales le sera sans doute aussi bientôt. Sergio Aguilar, lui, n'y est pas encore, mais il serait étonnant que s'il continue ainsi il ne soit pas rapidement surclassé de la troisième division où on le laisse stagner, vers la première où il a largement sa place.

Car hier, sans faire injure à ses compañeros, il fut le seul à toréer en respectant les canons, le seul à rester quieto et à défier réellement les charges, le seul à attendre que les toros mettent la tête, le seul, enfin, à s'engager totalement.

Malheureusement pour lui, si son effort fut compris et admiré par la partie la plus consciente de l'arène, il ne le fut pas toujours par l'ensemble du public qui, s'il avait vu tout ce que la pluie, la rage des toros de Palha et la mauvaise humeur qui flottait sur le ruedo l'empêchaient de percevoir, aurait sans doute attendu deux petites minutes avant de se mettre au sec, le temps de dire à une présidence bien chiche qu'un torero qui joue sa vie avec autant de sérénité dans des circonstances si difficiles, mérite amplement qu'on lui octroie l'oreille.

Ce qui étaient là ont vu, et il est à prévoir que Sergio Aguilar bénéficiera l'an prochain de la place qu'il mérite dans nos arènes. En Espagne, en revanche, l'oreille bayonnaise l'aurait bien aidé à gravir quelques marches supplémentaires de cet escalafon où il est si difficile de percer. Sergio savait bien, en sortant des arènes, qu'il avait produit un effort à la limite de l'humain, et il savait aussi que faute de récompense tangible, pas grand monde n'en parlerait dans son pays. C'est sans doute pour cela qu'il pleurait... à moins qu'au bout du compte ces larmes qui coulaient n'aient été que des larmes de pluie.
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André Viard