TOROS FERMIER


Elevés dans les côteaux de Gascogne avec le même soin jaloux que celui apporté aux fameux poulets gerseois, les toros de Jean-Louis Darret se sont comportés conformément à leur encaste Guardiola : superbes, jamais niais face aux hommes mais durs aux piques et parfois avisés. Une corrida vicoise en somme. Ce qui tombe bien, on y était.

Ce qui caractérise le bon poulet fermier, c'est avant tout une chair ferme qui colle bien à l'os. Pas de ces chiffes-molles qui se détachent à la cuisson parce qu'élevées en batterie pour la grande consommation. Non. Du robuste, du ferme et du rugueux, un peu comme ses paquets d'avants gerseois (ici un bel avant est aussi un "beau poulet") que Jean-Louis Darret a longtemps fréquenté.

Ce qui n'exclut pas des moments de faiblesse : quand on donne beaucoup on reçoit aussi beaucoup, et si les treize rencontres offertes face à la cavalerie ne mirent pas en évidence une explosivité hors normes, elles permirent en revanche de vérifier que tous les toros de Darré partirent au moins une fois du centre pour s'y élancer et y pousser avec la même abnégation que leur ganadero jadis en tête de mêlée.

De ce point de vue, la palme de la bravoure revient sans doute à l'excellent second, "seulement" et justement piqué deux fois, ce qui lui permit de conserver pour la suite une mobilité de bon aloi et d'apporter l'émotion en piste grâce à ses charges fortes mais franches. Mention aussi au quatrième qui s'élança de loin trois fois mais s'arrêta malheureusement ensuite. Le troisième se mit également en évidence et eut en outre la chance de tomber sur un vrai battant, Alberto Aguilar, qui sut avec métier et assurance aller chercher de prés les ultimes gouttes de bravoure, de même qu'il le fit face au dernier, brave aussi.

Et il ne faut pas oublier d'associer dans le succès de cette tarde torista les picadors du jour qui, tous, avec plus ou moins de bonheur firent la suerte dans les règles en profitant au mieux des chevaux de Bonijol. Face aux toros placés de loin, le spectacle de cette cavalerie légère "toréant" en cherchant le meilleur terrain, valait à lui seul le déplacement. La palme revint à Marc Reynaud face à l'excellent second, mais Riboulet et "Pimpi" se mirent également en évidence.

Pour résumer, à l'exception du temps mort constitué par les quatrième et cinquième qui s'arrêtèrent trop vite, la course maintint en permanence l'intérêt d'un public très concerné et la plupart du temps juste dans ses réactions... même quand il fit couper trois oreilles après autant de bajonazos exagérés : face à de tels adversaires dont certains dépassèrent les 600 kilos, il n'était pas évident pour des toreros de si petite taille de passer la main jusqu'au garrot.

Restent quelques interrogations : être restés huit jours dans un corral bitumé est-il la meilleure préparation physique pour des toros habitués à faire chaque soir à la fraîche le tour des parcs vallonnés au trot ? L'éclairage inégal non dénué de zones d'ombres n'a-t-il pas influé sur leur comportement ? On pourra en discuter. Mais ce qui est indiscutable c'est que Jean-Louis Darret a amené aux arènes de Vic deux fois plus de public que les autres années à pareille date et qu'il a passé haut la main la difficile épreuve qui lui était proposée. Enhorabuena, ganadero !

André Viard