CARRETERA Y MANTA

FERIA DE VITORIA


L'ENTRE DEUX FERIAS


L’Entre deux mers est un terroir viticole entouré de deux autres par la Dordogne et la Garonne. On y trouve des bons vins, mais leur réputation n’atteint pas celle des voisins du Médoc. L’entre-deux férias est, pour moi, chaque année, la période qui va de la fin de celle de Santander, au début de celle de Vitoria. Une petite semaine où l’on vaque, c’est bien le terme, entre Guipúzcoa et Navarre, des terroirs taurins où il se passe toujours quelque chose, mais avec moins de retentissement que chez leurs aînés. Mêmes souches comparatives entre œnologie et toros. Azpeitia jouxte Saint Ignace de Loyola, et sa féria de trois jours est très torista, recherchée par l’aficion et dans les tendidos, on y entend parler, en voisins, notre langue. C’est une arène de troisième catégorie où les délégués de l’autorité, d’un pointillisme extrême, et l’empresa, qui ne délivre des sourires qu’avant le passage obligé à la taquilla, sont alternativement aimables comme la porte du toril puis délicieux comme une poire Belle Hélène. Il est vrai que le plein absolu n’a pas été fait cette année. Les grandes figuras viennent y affronter des toros de fers renommés, encore faut il avoir fait preuve, coté torero ou ganaderia, d’une prestation méritant une venue supplémentaire l’année suivante. Palha nous a présenté Jeudi 31/7 un lot inégal, pas de quoi fouetter un chat, et pas une oreille coupée ni par Urdiales, ni Sanchez Vara, pas plus que Valverde. Le lendemain, Pepin Liria, El Cid et Manzanares en ont tous les trois ôté une à leur Ventorillo dans un encierro alerte qui nous a pourtant laissé sur notre faim. Mais le meilleur est arrivé à la fin : les Ana Romero, six magnifiques santacolomas déclinant les gris souris du clair au foncé, museau en raton, œil précis, trapio imposant, port royal, fixité significative entre les assauts. Plus d’une demi douzaine d’oreilles pouvaient rester au tapis, dont deux pour le seul quatrième, mais las, Ferrera est encore resté fuera de cacho, posant ses banderilles comme on l’a vu quinze fois, toréant pour la galerie en oubliant que son adversaire embistait à qui mieux mieux, ne liant rien, et pour clore les fausses notes, a développé une séquence d’acier où onze barres pour deux toros sont notées dans le calepin entre les pinchazos, les estocs, et les descabellos. Talavante et Luque ont été à la même enseigne, le premier coupant un appendice à son second, et le second perdant lui aussi à l’excellent sixième, des récompenses qu’une faena pleine d’émotion lui promettait. L’éternel adage « il y avait des toros, mais… ». Pendant ce temps à Lodosa, les novillos de Prieto de la Cal, des rares Veraguas, donnaient du fil à retordre à la cavalerie, sous les yeux de Juan Bautista qui toréait le lendemain à Estella où il est d’ailleurs sorti en triomphe en coupant trois oreilles à des J.LIniesta.

Deux chaînes de montagnes après, on quitte les forets toutes vertes du pays basque pour la plaine brûlante de Navarre. Vingt degrés de différence. Etouffant, à 8 heures du matin, il faisait 31°. Arrêt par Estella où la terna composée de Marco, Jimenez et Cortes, sort à hombros avec le mayoral de los Recitales, après une corrida pourtant faible mais de grande noblesse dans une chaleur accablante. Pas moins de sept oreilles quelquefois généreuses, dont une, étonnante, ramenée du patio de caballos par le papa de Pablo Hermoso de Mendoza (la ressemblance est absolument frappante avec le fiston), car la présidence avait tellement tardé à l’octroyer que l’arrastre avait vite fait son boulot de touage.

Le lendemain, à Lodosa, capitale du Pimiento del Piquillo, novillada que l’on pourrait définir comme « somnifère puissant » tant le bétail de Julio Aparicio qui étrenne son nouveau fer, était d’une faiblesse extrême. Alertes en sortie de toril, tous les novillos se sont éteint après la pique, pourtant quasi unique et superficielle. Une autre curiosité, que je n’avais jamais vue : le sixième était invalide du train arrière, le public hurlait. Le président n’en avait cure, et la moitié d’arène remplissant des tendidos brûlants, signifiait son mécontentement de manière très bruyante. Droit dans ses bottes, et sourd, Monsieur le président. Banderilles, changement de tercio, brindis du torero à Francisco Marco venu en voisin voir son copain Daniel Palencia. Mais l’arène se vidait de son public à l’initiative d’une huile locale qui a su trouver les mots motivants. Aïe, le mouchoir vert est enfin apparu après la première muletazo, ce qui permit de voir en piste pas moins de six bœufs pour sortir le novillo récalcitrant.

Adieu Navarre, Bonjour Alava où il fait meilleur, la feria de Vitoria commence ce soir avec un beau cartel du Cid, Castella et Perera, très en forme, pour des Nuñez.
Denis Guermonprez.


LA SEULE OREILLE POUR CASTELLA


Heureusement que les nouvelles arènes de Vitoria ont été construites avec un toit amovible, car exactement à l’heure du paseo, une chape de plomb s’est abattue sur la capitale d’Alava, et des trombes d’eau ont accompagné un orage aux grondements eux, secs, qui aurait rendu impossible le début de la corrida. Les 2/3 d’arènes remplies pour cette ouverture de féria en auraient alors été quites pour être trempés jusqu’à la moelle et se préparer un grog en rentrant. Hier, à 80 km d’ici, c’était la canicule navarraise, et rien, une petite heure avant le paseo, ne permettait d’imaginer le déluge.

Six toros de Nuñez del Cuvillo (de 470 à 575kg, moyenne 528) sans grande force, nobles à des degrés divers, ont difficilement passé l’épreuve de la monopique, (sauf le 3) de présentation acceptable (des escobilles, peu de trapio, la moitié un peu biscos, quelques pattes qui traînent, port de tête peu hautain)

Jesus Manuel Cid (violet Nazaréen et or) peut s’estimer un peu lésé par la présidence qui a refusé à ses deux prestations, l’oreille demandée avec ténacité. Il est vrai qu’à son premier, bisco du droit, il a réussi à lier quelques droitières de bon aloi, mais son épée, une demie très caida, était suffisamment laide à elle seule pour donner raison la présidence qui a tenu bon face au vacarme et aux demandes gestuelles assez pressantes de sa cuadrilla. Son second vint après une longue mi-temps entre le troisième et le quatrième où les Alavais se restaurent et chantent en cœur « el Rey », en particulier, cet hymne qui fait les beaux jours de Pamplona. Manuel a un rituel intransgressible avant la sortie de son adversaire : trois signes de croix tête baissée dans le burladero, il embrasse trois fois sa médaille et la remet sous sa cravate, un bisous à l’annulaire gauche, et enfin, le nez sur le burladero, yeux fixés au sol, sans regarder le toro. Enfin, on pose le front et on ferme quelques instants les yeux. Puis il sort comme un diable de sa boite pour aller le citer. Mais il avait une charge confuse. Réussissant à le faire embister à gauche, il nous offrit une faena construite, en rythme, liée, finie par une triplette de trincherazos, deux moulinets à droite ayant préparé une entière un peu tendue. La pétition n’était pas énorme, et elle fut justement refusée. Le Cid décida de bouder et de rester dan le callejon pour saluer, mais la ferveur du public l’emporta pour le propulser aux tiers pour un salut dents serrées.

Sébastien Castella (Lilas et or) a reçu le lot le plus lourd et le moins maniable. Son premier, bisco aussi, ne lui permit pas de briller à la cape. Une bonne pique en place laissait présager du tout bon, car la poussée fut franche, postérieurs arqués, corps perpendiculaire au peto. Hélas, des coups de tête incessants ne lui permirent pas de s’exprimer dans son toreo de petit terrain, malgré la charge qu’il fit peser sur son adversaire pour le soumettre. Mais son épée, très tombée (et efficace, en fait  un vrai bajonazo vertical dans l’épaule n’empêcha pas le public de réclamer à cors et à cris l’appendice. Nenni du palco avec juste raison, mais furie du public qui en pince pour notre Sébastien et ses positions d’effroi. A la cape pour son second, il se fit attraper à sa cinquième véronique serrée dans une forte voltereta qui statufia le coso car le matador resta de longues secondes sur le sable, entre les cornes imposantes de ce negro mulato qui n’était pas venu lui souhaiter la bonne année : il n’a eu de cesse de l’avoir à l’œil dès qu’il se fut rétabli, après un temps qui parut une éternité (qui, vous le savez, est très longue, surtout vers la fin) tant il ne se releva pas de suite de la cogida. Sonné mais sans dégâts type cornada, il reprit la cape sous de fortes acclamations. Sa faena commencée assis à l’estribo, se fixa sur des belles séries de droitières où Sébastien profita de cet unique piton qui donnait d’assez bonnes réponses. Une entière avec mort au centre enleva cette fois la décision du palco.

Miguel Angel Perera (rose barbapapa et or) a eu en premier une péniche pousseuse qui ne décollait pas du peto. Un joli jabonero qui souleva quelques cris de joie à son apparition dans le ruedo. Il sut allier technique et doigté pour réduire ce gazapon et lui passer quelques séries montrant un fond de noblesse de bon aloi. En terminant par un enchaînement statuaire, cambiada de espalda, naturelle magnifique et après un bref arrêt, une double circulaire inversée terminée en pecho, il pincha et suivit d’une lointaine tombée tendue qui lui donna en écho le silence. Son dernier, distrait, noble et faible ne lui permit aucune transmission d’émotion, ce d’autant qu’il resta collé aux planches pour la suerte de muerte. Il n’eut comme solution que le classique bajonazo par les périphériques. Mais ses deux faenas ont été présentées de menos a mas et Miguel Angel est en pleine confiance actuellement. Dommage qu’il n’y ait pas eu pour lui aujourd’hui, de toro à la hauteur des ambitions qu’il respire.

El Cid, silence et salut ; Sébastien Castella, salut et une oreille sous avis ; Miguel Angel Perera, silence sous avis et silence. Pas de toro applaudi à l’arrastre ; musique aux 1, 4, 5,6. Le seul second, brindé au public par Castella. Arènes couvertes, comme le temps.
. Denis Guermonprez.


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