LES LARMES DU CID, LE SOURIRE DES VICTORINOS


Sans être sorcier - laissons l'exclusivité du titre à Victorino - il était somme toute facile de prévoir l'issue de la corrida que d'aucuns considèrent déjà historique au cours de laquelle le Cid a coupé quatre oreilles aux toros de Victorino à Bilbao.

"Que va-t-il se passer demain ? me suis-je donc risqué à écrire hier : Sauf accident toujours possible, j'incline pour un triomphe important. Deux ou trois des victorinos devraient embister, le Cid, qui pour l'occasion n'aura pas à compter sur sa chance insolente au sorteo, les touchera, et sa main gauche fera le reste. C'est en tout cas ce que je crois..."

Pour être précis, je dois avouer m'être trompé : ce ne sont pas deux ou trois des toros de Victorino qui ont embisté, mais les six, chacun avec leur manière, toujours avec des difficultés dont la moindre n'est pas l'aguante qu'ils exigent de la part du torero pour attendre qu'ils mettent la tête, mais tous avec cette incroyable faculté à humilier, c'est à dire à mettre la tête très bas. Plus noble le premier duquel le public aurait demandé l'oreille si le Cid avait mieux tué, plus brave le cinquième auquel il coupa les deux oreilles, plus encasté le dernier, malgré ses longues hésitations et ses manières de manso, mais qui transmettait énormément quand on le faisait répéter et dont le public aurait encore demandé l'oreille si le Cid l'avait aussi bien tué...

En résumé, une excellente corrida, avec comme bémol commun à tous les toros un léger déficit de puissance qui explique qu'aucun n'a été exceptionnel comme on en voit parfois. Un grand lot cependant, qui dans d'autres mains n'aurait peut-être laissé aucune oreille tant il fallait posséder le sens du rythme et du tempo pour prendre la mesure de leurs embestidas lentes et jamais mièvres. Ce que le Cid a fait de bout en bout, tirant la quintessence de chacun de ses adversaires au prix d'en effort physique et mental colossal.

Il suffisait de voir, à partir de la mi-corrida, le visage marqué du torero et ses larmes de souffrance et de joie, pour comprendre à quel point il est allé puiser au fond de lui-même les ressources nécessaires pour accomplir ce véritable exploit et à quel point la sensation de plénitude ressentie à partir du moment où il eut coupé les deux oreilles du cinquième l'a porté jusqu'au bout malgré un épuisement évident.

Digne pendant des larmes du torero, le sourire des deux ganaderos faisait plaisir à voir, quand, après la vuelta du Cid les deux oreilles du ciinquième en mains, le public les découvrit tapis dans le tendido et les obligea à saluer tous deux, Victorino père faisant de grand signes de la main pour expliquer à tout le monde qu'il en restait un. Ce fut le moins brillant malheureusement pour le final de la course, car si l'un des cinq autres avait bouclé la journée, le mayoral, en larmes lui aussi dans le callejon à la mort du cinquième, aurait probablement été invité à saluer en piste et les ganaderos ovationnés, tandis que le Cid, emporté en triomphe, recevait l'hommage légitime de l'arène torista par excellence qui, hier, l'a définitivement consacré.

André Viard