DEAMBULATIONS EN TERRES TAURINES
La chronique de Dionxu

LODOSA : LES VERAGUAS ET PAJARES

Mais l’information importante au sortir de cette belle tarde de novillos, est que le Vitoriano qui attendait demain comme on ose l’imaginer, pour passer l’épreuve de l’alternative, a été recalé administrativement par la commission des Jeux et Spectacles de Vitoria. En effet, il faut vingt cinq novilladas à un apprenti torero pour pouvoir prétendre à l’alternative, et Vitoriano affrontait en tant que novillero aujourd’hui, sa vingt cinquième épreuve qui le qualifiait. Las, à la sortie du ruedo, où en plus il n’a pas été gâté par son lot qu’il a pourtant vaillamment combattu, on apprenait la nouvelle qui avait été prise vers 19 heures, un remplaçant, Perera étant même déjà prévu. On imagine la déception du jeune gaucher qui avait pour l’occasion d’aujourd’hui, endossé le traje de luces blanc « purissimo » en guise de répétition générale, et prévu, curieusement, un nouveau bleu (de travail) pour la cérémonie.

Par une chaleur étouffante, 38 ° à l’ombre, et devant les mêmes 60% d’arènes qu’hier, ont été toréés six superbes novillos de Prieto de la Cal, des Veraguas purs, 4 jaboneros, un colorado ojinegro et un negro bragado, le numéro 19, jabonero claro s’étant un peu blessé à l’encierro de ce matin en tombant, il s’était mordu la langue, mais a été déclaré apte au combat. Un tour d’honneur pour un ou deux éléments n’aurait pas été un luxe, mais ils ont tous, sauf le six, été applaudis à des degrés divers, à leur arrastre.

Une affiche à l’apartado du matin indiquait la substitution du jeune Juan Perez qui avait été initialement prévu, par Javier Herrero pour cause de « lésion ».

Le magnifique lot de Veraguas présenté cette après midi a, pour cinq élément sur six, enchanté le public par ses qualités de caste, noblesse, de trapio, de port et de fixité, le troisième étant ce que l’on appelle en numismatique « fleur de coin », c'est-à-dire une pièce tellement neuve et belle qu’il n’y a quasiment aucun défaut de structure. Le moteur, hélas , n’a pas toujours été à la hauteur du châssis. Mais comme ses camarades de combat, il s’est fait sèchement recevoir aux piques et il manquait un peu de forces à la fin pour enchanter encore plus les présents agglutinés à l’ombre, éventails en mains, recherchant un souffle de fraîcheur.

Nous dirons et c’est un euphémisme, que les 1 ,2 ,4 ,5 n’ont pas eu en face d’eux des novilleros qui ont exsudé toutes leurs qualités foncières, le lot revenant au Vitoriano étant hélas le plus difficile et disparate, car son premier était compliqué et dangereux, et le sixième s’est éteint à la première passe de muleta, ayant permis à son partenaire de jeu, de montrer ce dont il était capable capote en mains.

A noter, à part les trois premiers descabellos de Herrero qui auraient du lui empêcher de se voir octroyer une oreille et donc de sortir un peu généreusement à hombros (il a d’ailleurs refusé le tour d’honneur que le porteur entamait), une bonne tenue des trois novilleros aux aciers, puisqu’il n’y eut dans l’après midi que neuf coups d’épée, dont trois pinchazos.

Dernière remarque un peu négative : Javier Herrero est sorti saluer sans que rien ne lui soit demandé, et, contre toute attente, a entamé une vuelta très protestée, ce qui ne l’a en rien empêché de continuer. Quel toupet pour un chef de lidia….déjà vernis au sorteo !

Une curiosité qui enlève tout repère : le Vitoriano est gaucher et la position de l’épée doit donc être prise en compte « en miroir » par rapport à ce que l’on connaît d’habitude. Il a effectué deux séries de banderilles de toute beauté sur ses adversaires, en poder a poder quatre fois, et deux au violin de la main gauche (je n’avais jamais vu cela dans un ruedo !) où il a été entre les cornes de son adversaire, à bout touchant. Un must qui n’a pas été payé d’oreilles puisque ses faenas n’ont pas eu le relief attendu.

Bref, notons aussi cinq faenas sur six en musique, une banda particulièrement inspirée, sur des pasos classiques et très bien exécutés, eux….

Javier Herrero (bleu turquoise et or) 1 oreille et vuelta protestée au second
Francisco Pajares (violet d’évêque et or) Une oreille et une oreille,
El Vitoriano (Blanc purissime et argent) Salut et silence. Banderilles: Forts applaudissements au Vitoriano à ses deux, salut du banderillero Jarocho au quatrième toro. Denis Guermonprez "Dionxu"

CARTE POSTALE

Les veilles de grands jours, comme la communion solennelle pour les catholiques et l’alternative pour les novilleros qui prennent alors le statut et le titre de torero, on se repasse dans la tête à J moins un tout ce qu’il y aura à faire ce fameux jour J pour lequel, en fait, tout est prêt et mis en place de longue date.

El Vitoriano a pris l’option , comme pour les opéras et le théâtre, d’effectuer aujourd’hui une répétition générale en voisin de la cérémonie, contre deux petits modèles de jaboneros du fer Prieto de la Cal, moins lourds que ceux de demain, avec tous les risques que cela comporte cependant. Mais en fait, le secret, c’est que grâce à cette vingt-cinquième novillada, il peut prétendre règlementairement à se présenter à l’alternative avec le nombre minimal de prestations sans lesquelles les portes lui auraient été statutairement fermées….

Le pari est rare, mais le chico a de la trempe et il montre au moins qu’il sait compter ! Et puis, patatrac, on apprend après la course que tout est à remettre car administrativement il y a un bug……horreur et damnation pour lui, mais ce n’est que partie remise pour le gaucher de Vitoria : sa ville lui a joué un drôle de tour !

Ayant pendant ces deux jours passés ici dans un fief de l’ancien Royaume de France, cette terre qui nous a donné tant d’illustres noms dans les familles Royales -à commencer par le Roi de Navarre, fils de Jeanne du même nom, Henri IV, un Bourbon pure souche qui préféra la messe au temple, pas celui des toros, mais celui des protestants, -, j’ai eu l’infime bonheur de partager en voisin les heures qui précèdent le paseo avec les jeunes maestros et leurs cuadrillas respectives. Je me suis investi alors par une sorte d’immersion totale dans le monde du toro, ayant commencé mes journées en regardant l’encierro du matin, et les finissant avec les divinos, c'est-à-dire pas trop tard, ces coureurs d’exception ayant contrairement aux bambocheurs, la vie festive quasi monacale des athlètes de haut niveau qu’ils sont et revendiquent d’être.

Et si, après avoir rêvé sur leurs lignes, eux qui n’ont pas un iota de tissus adipeux, vous levez les yeux, vous tomberez inévitablement sur un splendide frontispice aux armes d’une vieille famille du coin, arborant elle aussi les fleurs de lys de notre blason national ou des tenants plus chargés, l’ensemble à l’état brut et quelquefois en piteux état, les magnifiques demeures étant quand même entourées de cages à lapins en vulgaire brique rouge, qui gâchent un peu le plaisir visuel en dérapant vers une urbanisation de type stalinienne qui contraste sacrément avec les vieilles pierres locales chargées de tant d’histoire, et témoins passifs du temps passé.

Car Lodosa n’est pas seulement connue pour ses belles antiquités, ses pimientos del piquillo et ses asperges délicieuses, c’est une terre taurine de haute densité comme ses voisins Estella, Tafalla et l’incontournable Pamplona. Du matin au soir, on retrouve en ville flânant avec nonchalance, ces adeptes de la course dans le berceau des cornes, vêtus de blanc, foulard rouge, et à l’heure du chupinazo, ici 9 heures sonnantes, leur ballet commence dans de toutes petites ruelles, se poursuit dans les larges allées de la ville, pour se finir par un grand virage si sec à gauche qu’il leur est tout aussi difficile qu’en politique à négocier. D’ailleurs, c’est bien ici que les caméras sont plantées pour en confirmer la ressemblance !

Une fois la manade rentrée au corrales, un lâcher de vachettes vient égayer la matinée et il y a toujours l’imbécile de service (ou qui feint de l’être comme ce matin, car il a bel et bien empoché la belle prime en espèces sonnantes et aussi trébuchantes que lui, de celui qui a le plus fait rire l’assistance), qui se met dans des situation ubuesques, se prend les pieds dans le tapis au moment de sauter les tablas, fait un saut très périlleux et se gaufre dans le callejon, retombe à califourchon sur la tranche des madriers en bois, aïe aïe aïe pour les bonshommes, se prend le burladero en pleine poire et à fond les manettes parce qu’il court le dos tourné en regardant la vachette, j’en passe, ce matin, le gaillard, certes encore un peu éméché de sa nuit où une seule de ses mains était libre (l’autre accrochait une canette ou un verre de rouge toute la nuit) nous a fait passer des moments poilants, mais c’est un clown car il y a une drôle de technique derrière tout ça !

Puis tout ce beau monde se retrouve sur la place du village où encore une fois, une des peñas invitait gracieusement la population au bocadillo. Et là, les navarrais(es) sont bigrement discipliné(e)s : pas un(e) pour couper la file, pas une resquille comme c’est de tradition chez nous, chacun vient chercher son morceau et son verre, on écoute des chansons, les divinos prennent l’almuerzo ( un petit déjeuner substantiel que l’on pourrait appeler « amorce », on restaure l’état initial), car ils ont couru l’encierro quasiment à jeun, pensez, s’il fallait passer sur la table d’opération, rappelez vous les conseils de votre anesthésiste à votre dernier petit acte chirurgical…

Certains fêtards, -ce ne sont jamais les divinos, ils sont une quarantaine dans la province -, ne le sont pas, à jeun, ni en matière de nourriture, ni pour ce qui est de l’abus de breuvages divers. Ce sont la plupart du temps, les premiers clients de la Croix Rouge elle aussi, toujours présente et à l’heure, et cette rassurante assiduité aux points stratégiques les autorise à percevoir quelques participations financières au passage des férias, alors que, a contrario, il y a des lustres que beaucoup de monde évite de cautionner par des dons, la maison mère depuis les turbulences dues à la formule hasardeuse de la « responsable mais pas coupable ».

En attendant, direction les arènes, ca changera. Une vie humaine de toro…..à méditer. Denis Guermonprez "Dionxu"


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