ADAME, PRIX D'INTERPRETATION



Pour dépasser ce qui semble être une barrière infranchissable par ceux qui confondent réalité et ressenti, peut-être faudrait-il imaginer une nouvelle façon de rendre compte des faenas en séparant la partie technique de la partie artistique, quitte, comme le font les professionnels du cinéma ou du théâtre, à attribuer un prix d'interprétation aux toreros.

Donner des passes n'est pas toréer de même que lire un texte n'équivaut pas toujours à le jouer. Dans un cas comme dans l'autre, ce qui fait la valeur de l'oeuvre offerte, ou plutôt sa valeur ajoutée, c'est l'interprétation qu'offre l'artiste de la matière première qui lui est donnée. Un texte ou un toro ne sont a priori pas la même chose, mais en y regardant de plus prés les similitudes sont nombreuses et permettent en tous cas de faire comprendre la différence qu'il y a entre une prestation technique et plate, une prestation inspirée et une prestation surjouée. La première peut-être qualifiée de scolaire et la dernière peut valoir à son auteur le qualificatif de cabot.

Tout l'art, bien sûr, réside dans l'équilibre offert par la seconde, dans laquelle l'artiste s'appuie sur sa matière, juste ce qu'il faut afin de lui rester fidèle, mais sans en faire trop
pour que sa prestation reste naturelle. Je ne suis évidemment pas, loin s'en faut, expert en mise en scène, mais je pense que les acteurs et comédiens qui liront ces lignes en comprendront le sens, et si d'aventure ils souhaitent les éclairer de leur vécu, c'est avec reconnaissance que leurs réactions seront publiées.

Donner toutes les passes, sur la plus grande longueur offerte et sur la bonne cadence, telle est l'obligation première du torero. De nos jours, la plupart des bons élèves qui sortent des écoles taurines savent faire cela à la perfection : distance, sitio, rythme, hauteur et vitesse des leurres, aucun de ces paramètres complexes n'échappe à leur attention. Malheureusement, mais cela est compréhensible, très peu sont ceux qui savent habiter leurs passes et donner à leur toreo cette dimension supérieure qui lui confère - à mon sens - le qualificatif d'art majeur, au même titre que tous les autres. La raison en est simple : pour répéter une leçon il suffit d'une bonne mémoire, mais pour dépasser le stade d'une simple déclamation il faut oser offrir cette part intime de soi-même que seuls les vrais artistes savent exprimer. Dans le chant, dans le jeu, ou dans le toreo.

La novillada d'hier à Saint-Perdon m'a inspiré ces réflexions, tant il parut évident que ce qui séparait les trois jeunes toreros ne pouvait être résumé dans le seul énoncé des trophées coupés, même si la hiérarchie ainsi établie en piste collait pour une fois avec ce qui vient d'être expliqué : très scolaire mais sans âme, le toreo de Pedro Carrero a ennuyé ; scolaire aussi, mieux abouti et mieux mis en scène, mais aussi plus élégant, celui de Luque s'est sauvé in extremis même si personnellement j'ai été déçu par un novillero dont on pouvait attendre davantage d'implication personnelle dans ses deux faenas au regard de ce dont on le sait capable ; et finalement, avec le bagage technique le plus léger même s'il progresse à pas de géants lors de chaque tarde, c'est Joselito Adame qui a le mieux passé la rampe pour la bonne et simple raison qu'il vit chacun de ses muletazos et possède la capacité rare de savoir oublier sa technique pour se laisser porter, quitte à se tromper ou à se faire durement châtier, par le sentiment impérieux qui le dépasse.


André Viard