DIRE OU TAIRE ?



Immanquablement, dès qu'une opinion est formulée qui diffère du consensus observé partout, la question est posée de savoir s'il convenait de dire ou s'il n'aurait pas mieux valu se taire...

Avoir rappelé que le règlement taurin espagnol interdit de produire en piste des toros ou novillos de plus de trois ganaderias différentes sauf dans le cas d'une corrida ou novillada concours a valu à notre correspondant qui a couvert Saint-Sever les foudres de sympathisants de l'empresa qui ont vu dans ce simple rappel une brimade à son encontre et regretté que Terres Taurines ait été le seul média à relever ce fait, ce que je regrette aussi mais pour une raison opposée : si personne ne se soucie de veiller à la conformité des spectacles taurins organisés en France, comment ne pas craindre les dérives graves que ce laxisme peut occasionner ? L'UVTF n'exerçant aucun contrôle, l'Association des Organisateurs du Sud-Ouest avait imaginé il y a une dizaine d'années d'octroyer son label aux spectacles montés en conformité avec le règlement taurin, ce qui pour le consommateur constituait une garantie éthique. Cet imprimatur n'existe plus aujourd'hui et c'est donc de bonne foi sans doute qu'a été montée à Saint-Sever la novillada en question. Faire mention de cette anomalie est-il interdit ?

"Safari en Ariège" méritait-il quarante pages dans l'opus 9, me demande un abon
né : "C’est bizarre mais je ressens un certain malaise à cette lecture ou j’ai du mal à croire au complot général (presse, vétérinaires, gendarmes, autochtones...) contre une victime expiatoire qui, tu le notes s’est quand même payé plusieurs “prison fermes” (les juges feraient-ils aussi partie du complot ?) Le maire n’a pas voulu s’exprimer, c’est son tort ! Mais comme tu notes que le dossier est hyper compliqué (cft da Vinci) je n’ai pas d’opinion possible. Et bien que n’étant pas du coin je répugne à faire passer d’autorité les Ariégois pour des “crétins des Pyrénées” (NDLR : ce que le reportage ne dit pas). Lo decìa mi abuelo : no te metes !" Ne pas "se mettre", comme disait le grand-père, équivaut à cautionner. Et l'on connait trop les ravages qu'a pu causer cette réserve prudente face aux évènements de notre histoire pour l'adopter, même à l'échelle de ce fait divers permanent qui vient de connaître hier un nouvel épisode avec la mise en garde à vue de Michel Vigne puis son incarcération suite à une plainte déposée pour menaces par les chasseurs qui une fois de plus ont envahi sa propriété. Détail non négligeable : Michel Vigne qui est gravement malade passe une grande partie de ses journées assis devant le mobil-home où il vit. Le sachant parfaitement les gendarmes se sont d'ailleurs fait acompagner d'un docteur pour examiner le ganadero avant de l'amener. Est-il honteux d'écrire la chronique des faits sans que ce soit systématiquement à charge comme cela a été le cas jusqu'à présent ?

Plus étonnant encore, le fait d'avoir publié ici l'information selon laquelle trois toros destinés à une corrida portugaise étaient morts dans le camion avant même son départ de l'élevage nous a valu quelques accusations déplacées selon lesquelles nous aurions fait le jeu des anti taurins. Se taire équivalait à cautionner une série de maladresses inexcusables et la suite semble montrer que notre attitude était la bonne : selon des informations encore officieuses, une association anti taurine aurait à la suite de ces faits demandé à l'UVTF de réfléchir à la mise au point d'un protocole garantissant les conditions les moins pénalisantes possibles lors de l'afeitado règlementaire des toros pour ces courses là. Autrement dit, en prônant la transparence à tous les niveaux, nous avons peut-être déclenché l'amorce d'une discussion positive là où n'existait que dialogue de sourds et anathème.

Le quatrième exemple concerne Sébastien Castella. "Je viens de lire votre chronique sur la corrida de Bilbao, écrit à Denis Guermonprez un lecteur qui ne précise pas s'il était à Dax le 15 août, et je suis très surpris de votre comparaison entre Sébastien Castella et Jean Bautista. En effet à mon humble avis, il faut comparer ce qui est comparable c-a-d  une tauromachie profonde et templada, qui est celle de Sébastien et une autre décousue et sans temple. Ceci dit bravo pour votre analyse de cette corrida". Sans rallumer une polémique qui n'a pas lieu d'être, qu'il me soit permis simplement de préciser qu'il ne faut pas confondre un best-seller par nature assimilable par le plus grand nombre (Da Vinci Code par exemple) avec la grande littérature confinée sur les rayons plus poussiéreux. Ainsi en va-t-il du toreo moderne et du toreo classique, ainsi que des destins croisés de Castella et Juan Bautista. Dire cela équivaut-il à faire injure au premier ? Je ne le pense pas et ne puis que regretter le fait que Terres Taurines soit le seul média à oser une analyse critique du toreo de Sébastien alors que la tendance est au triomphalisme et qu'il est plus confortable de se laisser porter par les vents dominants.

Ces exemples, ainsi que la bordée d'injures proférées par ses hagyographes que m'ont valu mes commentaires sur le toreo de Ponce, montrent à quel point il devient périlleux d'oser sortir des sentiers battus. Ce qui est facile à assumer tant qu'il s'agit de répondre à des aficionados qui ne possèdent peut-être pas toujours les bonnes clés pour appréhender des sujets complexes, mais devient plus risqué lorsque cela équivaut à aller à l'encontre du discours unique repris en boucle dans la presse. Sans doute faut-il voir dans cette véritable régression du débat taurin l'absence de compétence de ceux qui plutôt qu'argumenter sur le fond préfèrent s'en prendre à ceux qui développent des idées divergentes de leurs préférences, et c'est bien là le plus inquiétant. Car lorsque les partisans d'une culture n'acceptent pas le débat interne et s'avèrent incapables d'assumer les contradictions qui fleurissent en son sein, le risque de décadence devient proportionnel à leur volonté d'occulter ce qui les dérange.

Répétons-le donc encore : toutes les opinions émises de manière courtoise sont légitimes et attestent de la multiplicité du public qui se rend aux arènes. Ce qui est détestable est de réduire les opinions divergentes au rang d'hérésie. Comme disait un humaniste : "Je me battrai jusqu'au bout contre les idées que j'estime erronées, mais je me battrai plus encore pour que ceux qui les défendent puissent les exprimer". Très modestement, c'est ce que le forum de Terres Taurines offre aux abonnés : un espace de discussion où tous les points de vue se croisent, avec véhémence parfois, mais sans jamais perdre une once de respect.


André Viard