VOYAGE EN TERRES TAURINES
Chronique de Denis Guermonprez-Dionxu


BILBAO

CORRIDA TERNE ET TORTS PARTAGES

Il faut se méfier des corridas toutes faites à l’avance, rencontres pour lesquelles tout a été orchestré avec plan média, tertulias préparées, bruits de couloirs indiquant qu’il n’y aurait plus de billets alors que 20 % des places étaient effectivement vides au coup d’envoi, il est vrai, au soleil cuisant, pythonisses des professionnels pariant à l’encan que tartempion allait triompher, et bien tous ces ragots sont avérés comme la plupart des recommandations de courses : dans la majorité des cas, ce sont des  tuyaux crevés.

 

Nous en avons eu une preuve flagrante aujourd’hui avec six pensionnaires cardenos de la maison Victorino Martin, qui, pour employer un euphémisme, nous ont déjà réjoui plus qu’ils ne l’ont fait en cette foutue après-midi dans laquelle nous n’étions pas loin de nous ennuyer si quelques broncas bien sonores n’étaient venues nous réveiller et nous rappeler à la triste réalité qu’il n’y a de bons toros « «qu’une fois dans l’arène passée la porte du toril ».

 

Avant, toutes les supputations relèvent de l’aléa, vous savez, ce qui est à la base du système d’étude  des probabilités : c’est un événement pour lequel on ne peut dire avec certitude quelle en sera l’issue.

 

Dans un petit colloque qui avait précédé la course et où, au micro, Victorino fils faisait avec sa pertinence habituelle, l’analyse de la situation, la présentatrice avait parlé justement de probabilités. Pour détendre, j’avais fait observer que l’ordre de sortie des toros de Victorino pour la lidia était exactement le même que l’ordre alphabétique des noms qu’il leur avait attribué : en un Bondadoso, en deux Bonito, en trois, le fameux Cucador dont on parlait à pleines pages dans les journaux, puisqu’il représentait aux yeux du ganadero, l’archétype du toro de la maison, les M et les P venant ensuite. Je lui avais aussi dit qu’à raison d’une quinzaine de lots par an, la prochaine fois où cette opportunité allait se représenter serait dans cinquante ans… et qu’il était toujours mauvais de parler de cette science avant l’aléa, bien qu’il ne faille pas être superstitieux, ça porte malheur !

 

Hélas, les Dieux de la mathématique ont rendu aussi leur verdict modéré en me donnant plus raison que tort : la corrida a été particulièrement deslucida, les toros, sans entrain, quelques escobilles aux cornes, de la complication dans l’air et, pour couronner le tout, des maestros pas à leur affaire du tout, ce qui constitue quand même, une des raisons les plus sûres de louper le coche.

 

Pas une oreille, aucun trophée si ce n’est un tour d’honneur que Padilla s’est offert sans que rien ne lui soit demandé, et bref, une tarde a vite oublier car ne présentant que peu d’intérêt si ce n’est le constat amer que même des grands ganaderos peuvent avoir un lot entier fade, faible, sans charge, compliqué, tous les qualificatifs à tendance un peu négative peuvent être employés pour les bêtes proposées (et les hommes à mettre dans le même chiquero, pardon, panier).

 

Le verdict ne sera pas long à chuter: Padilla voit son premier tomber à la pique, être protesté vivement, constater que sa défense gauche est en poireau épluché en laissant les fanes, qu’il retombera encore et encore, qu’il ne saura pas par quel bout le prendre en laissant une muleta fixe, ce qui n’est pas le genre de choses à faire avec eux, il s’en sépare par une tendue et un descabello en silence.

Il se bougera un peu plus à son second qui a été le seul de l’après midi a se remuer lui aussi un peu, mais il saccagera ses naturelles en étant incapable de lier deux passes à la suite tout en improvisant à la va comme je te pousse. Sauf aux harpons, mais on connaît le film par cœur, il nous l’a resservi in extenso.

La bonne épée, tendue et en place fera sortir quelques mouchoirs mais l’essai sera transformé en salut au tiers que le cyclone convertit avec un certain toupet en tour, sous les sifflets d’ailleurs, d’une foule pas du tout d’accord avec ses manières un peu frustres.

 

Le Cid a reçu en premier un toro blandito, qu’il fit piquer aux ordres, le toro se détériorant le piton droit sur un burladero.

 

Comme la maladie de l’aprème fut pour les cornus qui semblaient s’être donnés le mot, de se retourner vite à gauche, il commença alors à semer le trouble chez Manuel qui ne s’en remit pas. S’en suivit des ersatz de faenas, pour les deux, où il rompait à qui mieux mieux, sous des sifflets nourris, alors qu’il a quand même essayé de gommer quelques défauts au premier sans arriver à ses fins. Deux avis viendront encore étayer une séquence d’épée pendant laquelle il perdra tout ce qu’il a essayé de gagner avec le drap. Silence évident.

 

Le cinquième fut le pire, compliqué, dangereux, s’arrêtant et donnant des coups de cornes à tous bouts de champs, rien n’arrangea l’affaire du Cid qui n’essaya même pas de tirer une naturelle, et il prit encore un enchaînement d’échecs avec les rapières à faire frémir les statisticiens. Une atravesada ressortie dans l’épaule gauche souleva aussi quelques sifflets nourris.

 

Sans rentrer une autre épée, il prit le descabello sur un toro debout, tête haute et me sont revenus les délicats moments d’Azpeitia ou, dans les mêmes conditions, il écouta trois avis. Heureusement, le toro vint presque se suicider sur le croisillon et le combat prit fin sous une dose de sifflets non homéopathique  à l’adresse d’ailleurs de l’homme et de la bête unis dans le même dédain. Une vraie bronca, elle, peu dosée.

 

Le torero maison, Luis Bolivar qui avait triomphé à Santander, avait hérité du fameux Cucador que tout le monde attendait et qui fit son entrée dans le ruedo sous des soupirs d’admiration : on avait tellement parlé de la star que, maintenant devant le public, elle subjuguait un peu. Pas longtemps d’ailleurs car tout un chacun put s’apercevoir que le pétard était mouillé. Un piton gauche suspect, pas d’engagement à la cape, un désintéressement réciproque, fit que de vives protestations firent suite à l’ébahissement.

Puis tout devint un peu fouillis. Lui ne guidant rien du tout, la tête du cornu se baladait dans tous les sens sans prendre d’options fixes. La bête en profita pour dicter ce qui lui restait d’autorité, et il ne restait plus au Sud-Américain qu’à compter les points négatifs en infligeant à la suite d’un pinchazo, une épée si basse qu’elle fit déramer à flots.

 

Bien sur, la vedette se coucha vite et les sifflets continuèrent en direction du couple ami ennemis.

Il fit poinçonner son sixième qui tombait aussi tous les cinq pas dès l’issue de la perforation, tandis que Padilla se promenait pour accompagner le cheval à la sortie, il est vrai que c’est dans ses attributions de chef de lidia.

 

Un sixième hyper compliqué donc, dont il n’arrivera pas à tirer d’autres choses que des passes à l’emporte pièce, l’animal étant plus intéressé par les jambes du maestro que par sa muleta. Ce fut même sa cuadrilla qui amena le toro vers le châtiment de la pique….

Il fut d’ailleurs soulevé par les fesses et, coup de chance,  la corne ne pénétrant que le tissu. Ce qui eut le don d’énerver le jeune Bolivar qui s’attaqua de nouveau avec cœur à l’ouvrage, sans pouvoir cependant sortir le moindre cri de satisfaction du public qui commençait sérieusement à plier la table, desservir, et reboucher les bouteilles jusqu’à demain avec quelques moues de dédain.

 

Fin de cet acte par une très caida qui brilla évidemment d’efficacité, toro expédié alors qu’on aurait peut être pu en obtenir quelque chose en insistant.

Mais pour cela, il fallait du courage, vertu absente du ruedo cette après midi chez les trois compères qui quittèrent la place sous des au revoirs non amicaux…

Mais polis et dits d’une manière très primaire. Comme les bons et les mauvais souvenirs qui s’installent alternativement à Vista Alegre, car il y avait quand même à obtenir mieux que ce que nous ont offert les trois maestros dans la médiocrité face aux fameux Victorinos.


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