VOEU PIEUX ?


Demander aux grands monopoles qui dirigent leur marché de réféléchir à l'évolution qu'ils entendent lui donner les prochaines années si la crise de toreros d'importance perdure est à peu prés aussi utile que d'expliquer aux producteurs de pétrole qu'ils sont en train de nous étrangler, ou de suggérer à certains des hommes politiques qui ambitionnent de nous diriger de faire au préalable voeu de pauvreté. Mais rien n'interdit de rêver.

Depuis que la tauromachie est devenue spectacle, elle obéit aux lois du marché et est donc soumise à celles de l'offre et de la demande. Dirigé par les grands ganaderos du XVIIIème siècle qui étaient tous ou presque de grands seigneurs, le spectacle était construit autours du "toro-roi". Mais à la fin du XIXème les choses commencèrent à bouger, les toreros battant en brèche la toute puissance des ganaderos qui tentèrent de s'unir en créant leur syndicat.

Rien n'y fit pourtant, et avec l'avènement de Joselito et surtout de Belmonte, le spectacle prit un tour nouveau dans lequel les toreros n'ont cessé d'accroître leur influence : Belmonte, Manolete puis toutes les autres grandes figuras obtinrent que l'on élève les toros comme ils les souhaitaient, ce qui se justifiait économiquement dans la mesure où ils remplissaient les arènes
.

Nous sommes semble-t-il parvenu à un tournant de l'histoire. Des grands toreros il n'en reste qu'un, et encore est-il contesté par une partie inculte du public qui se rend aux arènes, lequel, suivant les consignes subliminales de médias plus ou moins bien intentionnés, rechigne à reconnaître ses mérites et à le traiter comme il devrait. Et lorsque l'on voit que la plupart des prix de la feria de Bilbao que le Juli a dominé de bout en bout vont à Padilla - torero immensément respectable mais de deuxième plan - on comprend que le fossé existant entre la réalité du ruedo et la perception que le public en a s'élargit chaque jour davantage.


Pour le combler, il n'y a que deux voies : l'émergence de toreros providentiels capables de rallier tous les suffrages ou le retour vers plus d'authenticité afin de diminuer la proportion de spectacles affligeants dûs, essentiellement, à la baisse du niveau de caste constatée dans les ganaderias et qui aboutit à trop de faenas insipides données par des toreros conformistes et sans réel talent artistique face à des toros arrêtés.

Que l'on ne se méprenne pourtant pas : je ne prône en aucune manière le retour en piste des toros géants du XIXème siècle, lequel aboutirait à une régression de l'art taurin dans la mesure où les toréer comme le public le souhaite serait impossible. Je suggère en revanche que l'on se penche sur le vrai problème et que tout soit mis en oeuvre pour rendre au toro moderne ce qui lui fait défaut : la mobilité et la caste qui sont seules capables de ramener l'émotion en piste.

Les aficionados qui étaient avant-hier à Saint Perdon ou la veille à Pontonx me comprendront : bien que de présentation "normales", les erales et les novillos de Montalvo et du Laget ont permis aux aficionados d'assister à des spectacles de qualité, tout simplement parce qu'ils imposaient leur présence en piste. Les toreros qui se sont mis devant me comprendront aussi : à Saint-Perdon, un confrère doué pour la comptabilité a relevé la bagatelle de huit volteretas, deux cornadas, un puntazo et une entorse... Et les novillos étaient bons !

Pourquoi les erales et les novillos qui galopent avec vivacité à deux et trois ans n'ont-ils plus les moyens de le faire à l'âge adulte ? Pourquoi des erales ou novillos qui paraissent encastés et dévorent les leurres doivent-ils être sollicités de nombreuses fois lorsqu'ils deviennent toros ? Je ne suis ni chercheur, ni diététicien, ni vétérinaire, ni ganadero. Mais la clé du spectacle tauromachique de demain est là : que le Juli et tous les autres toreros trouvent face à eux des toros aussi mobiles et vifs que ces deux lots. Leur talent fera le reste, et s'ils en manquent, l'émotion suscitée par la bravoure ardente et inlassable de leurs adversaires constituera un spectacle en lui-même...

Comment parvenir à ce changement radical ? En expliquant d'abord aux aficionados extrêmes que pour galoper ainsi un toro doit posséder le physique adéquat, et en demandant aux grands monopoles d'orienter le travail des ganaderos dans cette direction en les assurant que même si les toreros rechignent à se mettre devant, ils achèteront leurs toros. Il ne restera plus alors à la presse qu'à rendre à ceux-ci la place qu'ils occupaient jadis dans les reseñas, en détaillant aussi minutieusement qu'on le fait pour les faenas des toreros le jeu qu'ils auront donné en piste.

Ceci est sans doute utopique en raison des intérêts en jeu et des changements de mentalité que cela induit, mais il est malheureusement plus facile de rendre au toro caste et mobilité (les réserves sont là) que de voir surgir un torero charismatique de la taille d'Ordoñez ou José Tomas...

André Viard