LE JULI EN GUERRIER


La différence entre les figuras d'époque et les bons toreros, c'est que les premiers peuvent, à tout moment et face à n'importe quel type d'adversaire, inverser le cours d'une tarde.

Cette capacité, le Juli est un des rares à la posséder et il en a apporté la preuve hier encore dans les arènes de Gijon où face à un sobrero peu appétissant du Conde de Mayalde il a remonté son handicap d'oreilles et est parvenu à s'imposer.

Ce faisant, il a apporté la preuve que l'art tauromachique ne peut se concevoir sans toro. Car auparavant, face à des adversaires pauvres de caste, seul le professionnalisme des toreros avait sauvé la tarde... et encore. Que faudra-t-il répondre à Alvaro Domecq, ganadero prestigieux s'il en est, lorsqu'il donnera les excuses à la mode selon lesquelles le toro n'embiste pas quand il est trop grand, trop lourd ou hors du type ? Car la corrida envoyée par lui à Giron était précisément le contraire : basse, bien faite, légère, typée... Ce qui lui a manqué, cruellement, ce fut la caste.

De la caste, le sobrero de Mayalde en eut, au point de semer un début de panique dans la cuadrilla. Le Juli n'hésita pourtant pas, et à force d'aguante, de courage et de constance, finit par imposer sa volonté à cet adversaire devant lequel la plupart des toreros de l'escalafon auraient abdiqués... sauf sans doute Padilla et quelques guerriers de cette trempe.

À l'heure où l'on déplore le manque de transmission de nombreux élevages, la leçon mérite d'être retenue : alors qu'il s'ennuyait ferme, le public de Gijon s'est soudain réveillé et a fait au Juli un triomphe d'apothéose.

Il est bien sûr illusoire de penser qu'un torero de sa catégorie pourrait accepter de relever un tel défi quotidiennement durant la saison, mais
il n'est pas inutile de militer, auprès de tous les responsables, pour qu'un effort soit fait de réelle restauration des valeurs essentielles de la Fiesta : la caste des toros et la capacité des hommes. À la sortie des arènes, conscient que dans ces circonstances difficiles sont torero est imbattable, Roberto Dominguez, apoderado du Juli, ne pensait pas autrement.

André Viard