CHANT DU CYGNE OU NOUVEAU DEPART ?


Dans quelques mois, quand la procédure d'initiative de loi populaire parviendra à son terme et débouchera sur un vote du parlement catalan, on saura si le triomphe "historique" de José Tomas dans la Monumental était le dernier ou si au contraire il aura servi à écarter la menace.

Car il ne faut pas se voiler la face : dans cette Monumental pleine à craquer de tous les peoples d'Espagne qui se laissent ponctuellement voir aux arènes, combien reviendront dimanche quand José Tomas - et les caméras qui le suivent - n'y sera plus ? Aucun. Reviendront, ceux qu'il faut bien considérer comme le dernier carré d'une aficion catalane que la longue dérive observée dans la Monumental jusqu'à ces deux dernières années n'a pas fait renoncer.

Les autres, ce grand public qui jadis la remplissait deux fois par semaine, se sont dissous dans la médiocrité d'une programmation longtemps cynique, mais dans l'air du temps aussi, qui fait qu'en Catalogne aller aux toros n'est vraiment plus tendance. Les happy fews ne sont donc plus là, ni l'inteligentsia locale. Restent les derniers passionnés, mais en venant tous ils ne remplissent qu'une demie arène, et encore faut-il que trois figuras soient programmées.

Le Parlement tranchera donc, et choisira entre les 50.000 signatures validées et ces 10.000 aficionados que l'on peut considérer représenter l'aficion catalane dans sa totalité. Le "triomphe" de José Tomas fera-t-il pencher la balance ? Sincèrement je ne le crois pas. Si elle doit pencher du bon côté, ce sera grâce à une prise de conscience de la vingtaine de députés encore indécis qu'il faut convaincre de la nécessité de faire vivre la démocratie dans cette comunidad tentée par une dérive totalitaire qui veut à tout prix éradiquer tout ce qui "sent" l'Espagne. La langue et les toros. Plus le Roi.

Des toros dont on se moque bien au fond en Catalogne, lorsque l'on sait qu'à Céret, toujours en Catalogne aussi, les corridas ne commencent jamais sans un rappel de l'identité catalane. Délicieux paradoxe qui ne chagrine pas outre mesure les fanatiques de l'ERC mais montre à quel point la raison pèse peu lorsqu'il s'agit de conquérir le pouvoir par la voie démagogique.

Les toros disparaîtront donc peut-être de Catalogne malgré le "triomphe" de José Tomas, ce qui sera le signal d'une relecture de la carte taurine. La Fiesta ne sera alors plus "Nacional", mais simplement ancrée dans les régions où son acceptation est la plus forte : dans les Asturies et en Galice elle n'a jamais été un évènement majeur, par exemple. Et après tout qui s'en soucie ?

Ce qui supposera aussi une réorganisation du marché, avec sans doute un resserrement de l'élite et une profonde modification des habitudes. Mais après tout : aller voir les figuras à Villacarillo ou Tembleque, ça intéresse qui ? Moi pas. En revanche, à Villacarillo ou Tembleque, il peut être intéressant de voir renaître des spectacles différents, en y ramenant l'élément essentiel de la Fiesta : le toro. Ce qui permettra au passage peut-être de sauver quelques encastes en danger.

Car il semble peu probable, et c'est tout l'enjeu de cette encerrona de José Tomas dont on connaîtra les effets réels dans quelques mois, que l'on puisse confier l'avenir entier de la Fiesta à un seul jocker, aussi talentueux et charismatique soit-il, au risque de retomber dans le marasme quand il décidera de repartir chez lui, épuisé par le poids considérable que son statut à part fait peser sur lui et usé par les louanges incantatoires qui font de lui le seul Messie capable de nous sauver. José Tomas est un immense torero, mais l'avenir de latauromachie, en Catalogne comme partout, est avant tout l'affaire de ceux qui vont - ou ne vont plus - aux arènes.


André Viard