QU'IL EST LONG LE CHEMIN (BIS) ...


Le plus facile, après une Madeleine décevante pour ses organisateurs les premiers, serait, comme l'an passé, de se livrer à une chasse aux sorcières pour désigner à la vindicte générale un coupable à condamner...

Mais au risque de décevoir les amateurs du genre, la désignation d'un bouc-émissaire ne règlerait rien. Car lorsque l'on a construit une feria en puisant dans des ganaderias réputés et en y embarquant des toros à la présentation plus que correcte dans l'ensemble, et lorsque l'on a engagé face à eux une partie des toreros les plus en vue de l'escalafon, il ne reste plus rien à faire, sinon éventuellement prier Madeleine, pour que la mayonnaise prenne bien.

Pour une raison ou pour une autre ce ne fut pas le cas, et même si l'on est passé bien prés à diverses reprises de quelques triomphes sonores, jusqu'au dernier jour la tant attendue sortie a hombros qui symbolise la réussite du genre ne vint pas. D'où l'impression de gâchis, une certaine désillusion, quelques mouvements de colère et une immense déception chez ceux qui depuis des mois avaient espéré renouer avec le succès.

La faute à qui ? À personne. Ou alors à tous ceux qui ont mis un sabot ou une zapatilla en piste. Certains parce qu'ils ont failli, d'autre parce qu'ils se sont tout simplement ratés. Comment prévoir en février que quelques mois plus tard Sébastien Castella dont on avait fait l'axe de la feria serait au fond du trou ? Comment prévoir que ces toros vu et revus par la commission et les peñas allaient se montrer dans l'ensemble d'une grande soseria toutes origines confondues ? Impossible. Cela aurait pourtant pu marcher. S'il avait profité dimanche de ses deux bons toros de Margé, Encabo serait aujourd'hui triomphateur de la feria avec trois ou quatre oreilles en poche. S'il n'avait pas pinché lundi, le Juli serait peut-être sorti a hombros aussi, surtout si la présidence ne l'avait pas privé en ne changeant pas son premier qui était invalide de la deuxième cartouche de son fusil. S'il n'avait pas pinché non plus, Juan Bautista aurait coupé deux oreilles au lieu d'une et serait sorti en triomphe mardi, de même que le Santo qui aurait du en couper trois à de bons novillos de Coquilla. Mercredi, Fernando Cruz aurait sans doute aussi coupé une oreille en tuant mieux. Et jeudi, le Castella d'il y a six mois aurait coupé une queue.

Que dirait-on aujourd'hui ? Que la nouvelle équipe du Moun aurait réussi dès sa première année à replacer l'arène sur la rampe du succès... Ce qui aurait fait oublier de dire aussi, le plus important à mes yeux, qu'au-delà de la réussite ponctuelle des spectacles, son principal mérite, celui qui la rend crédible sur le long terme, est d'avoir changé l'image de la feria en faisant travailler ensemble des gens qui auparavant ne se parlaient pas. Grâce à cela, les peñas qui avaient jusque là une approche exclusivement théorique des problèmes ont pu mesurer de l'intérieur toutes les difficultés de l'exercice qui consiste à transposer dans l'arène ce que l'on a rêvé sur le papier. Expérience formatrice s'il en est qui ne peut qu'inciter à la mesure et à l'humilité.

Reste maintenant à installer ce projet dans la durée, sans se laisser destabiliser par le manque de réussite comme il eut été nécessaire de le faire aussi dans le triomphe. Savoir donner du temps au temps fait aussi partie des clés du succès. Et dans l'immédiat, il est urgent de ne pas bouger. Plus tard, une fois la déception digérée, viendra le temps de l'analyse et des nouveaux projets. La Madeleine a retrouvé une âme autour d'une équipe éclectique mais soudée. C'est à ce jour son bien le plus précieux, et il appartient à tous ceux qui le peuvent de l'aider à le conserver.


André Viard