NOEUD GORDIEN




En déclarant forfait samedi à La Brède puis en allant remplacer Manzanares à Istres dimanche, Alberto López Simón a ouvert la boîte de Pandore de l'excès et de la désunion. Toute la journée d'hier, des déclarations ont été échangées, dont le moins que l'on peut dire est qu'elles obéissent davantage à des postures qu'à l'appel de la raison.

Vendredi, la mairie de La Brède apprend donc par mail que le torero blessé à Madrid dont il est un des grands triomphateurs se trouve dans l'incapacité physique d'honorer le contrat signé en janvier, bien avant qu'il ne devienne le centre d'attention de toute la planète taurine. Et pour dissiper toute interprétation, il s'offre à revenir l'an prochain.

Le maire, Michel Dufranc, qui avait fait le meilleur coup de sa carrière d'aficionado en misant avant tout le monde sur un torero peu connu, ne peut que lui souhaiter une prompte récupération, tout en regrettant son absence. Et pour le remplacer, il choisit Eugenio de Mora, un autre triomphateur de Madrid cette année.

Samedi midi, à l'heure du sorteo de La Brède, l'info tombe : López Simón remplace Manzanares qui est forfait à Istres car, dit-on, la corrida de Zalduendo n'est pas à son goût. Mais ceci est une autre histoire.

Quand il apprend la nouvelle, le maire de La Brède, juriste avant tout, a du mal à admettre que l'on puisse à ce point manquer à sa parole, surtout quand en plus un contrat a été signé. Dimanche matin, 15 heures après la corrida de La Brède à laquelle il n'a pu participer, López Simón coupe quatre oreilles et une queue à Istres, épate les aficionados et se hisse au niveau de Ponce. Excusez du peu.

Le noeud Gordien est serré mouillé, et, comme dirait Coluche, essayez, vous, de le dénouer, avec vos petits bras musclés.

Michel Dufranc, maire de La Brède, publie mardi une lettre ouverte au torero, courtoise et mesurée, dans laquelle il demande au torero des explications qui lui éviteraient de devoir porter l'affaire devant l'UVTF, vire les tribunaux. Dans la foulée, le torero, ou ses conseillers, publient un communiqué dans lequel le premier assure qu'il est désolé mais qu'il a fait un choix crucial pour sa carrière, dans la mesure où ce remplacement à Istres lui permet de briser l'ostracisme du système dont il se dit victime.

L'enjeu est alors simple : si La Brède porte plainte contre lui devant l'UVTF, le torero risque de se voir infliger une punition sous forme de veto d'un an en France, sans que rien ne permette de dire qu'il serait appliqué partout, ce qui serait, par ricochet, un sale coup que l'UVTF se porterait à elle-même. Si au contraire la Brède ne porte pas l'affaire devant l'UVTF, c'est la ville qui prend le risque de perdre la face aux yeux de ceux qui voudraient envenimer la situation.

Des amis des deux camps s'interposent alors, on cherche une sortie de crise honorable pour chacun, afin de préserver l'image du "modèle français" d'un côté et l'avenir du torero de l'autre. Le maire de La Brède se montre magnanime et demande juste un geste de la part du torero, missionne le bâtonnier madrilène pour faire le lien... Bref, fait tout pour faire passer le bon message : "On va passer l'éponge, mais sois conscient que ce genre de pratiques n'a plus sa place aujourd'hui. Ce qui est fait est fait, mais que cela te serve de leçon".

Les postures sont posées, chacun peut sortir de son rôle par le haut tout en faisant profil bas... et patatras : Simon Casas s'invite dans le débat en s'indignant qu'un maire prenne autant de libertés contre un réel espoir qui vient de triompher à Madrid, et assure que si l'UVTF (dont Nîmes ne fait pas partie) boycotte López Simón, lui l'engagera autant de fois qu'il le faudra.

Le pire dans toute cette affaire est que tous les protagonistes ont en partie raison :
- se moquer d'une ville qui depuis vingt ans se bat avec ses bénévoles pour préserver la tradition et où 60 matadors, 40 novilleros et 500 subalternes ont pu travailler, n'est pas digne d'un professionnel responsable.
- prendre le risque de briser l'envol d'un jeune torero qui incarne l'avenir de la tauromachie (jusqu'à preuve du contraire), n'est pas davantage opportun.
- jeter de l'huile sur le feu alors que personne n'y a intérêt n'est bien sûr pas des plus habiles.

Qui tranchera le noeud Gordien ? Misons sur le repentir de López Simón qui le poussera à s'engager d'ores et déjà à venir l'an prochain à La Brède dans les conditions qu'il avait signées cette année ; misons aussi sur la sagesse de Michel Dufranc qui sait mieux que personne qu'un conflit ouvert laisserait des traces dans les deux camps ; et espérons enfin que Simon Casas résistera à la tentation de faire un nouveau desplante, même si le message subliminal qu'il envoie au torero en prenant sa défense de manière théâtrale est qu'il est le meilleur apoderado dont il puisse rêver. Ce qui au demeurant est peut-être vrai.

André Viard