LIBERTÉ




En réaction courtoise au dernier édito, un lecteur fidèle m'a fait remarquer qu'il ne voyait pas le rapport entre le sujet traité - le mode de scrutin en Espagne - et la tauromachie. Je pensais qu'il était pourtant évident, mais pour dissiper le doute il convient donc de préciser.

Le monde de la tauromachie a parfois eu le tort de considérer qu'il vivait dans une bulle étanche dans laquelle sa passion s'autosuffisait pour dresser un rempart infranchissable contre les atteintes du monde extérieur. Et, de fait, pour beaucoup d'aficionados, la corrida, comme la lecture ou d'autres loisirs culturels, fut souvent un refuge pour oublier momentanément la dureté de l'existence.

Sans remonter aux temps les plus anciens, l'histoire nous montre cependant que la tauromachie a toujours évolué conformément à son époque. Tous les changements que l'on constate dans son évolution furent le fruit d'un contexte précis avant d'être celui de l'action de quelques hommes providentiels qui, parce qu'ils étaient en phase avec leur temps, impulsèrent les changements que la société attendait.

Au Moyen-Âge, lorsque les seigneurs courraient les toros sous les remparts ou sur les places des villes de Castille, il s'agissait pour la monarchie castillane de mettre en scène sa propre puissance, en même temps que d'offrir à sa noblesse un champs d'action pour se faire valoir. Ce qui était en jeu était alors l'image de puissance qu'entendait donner la classe dirigeante à son peuple, convié à ces réjouissances pour admirer la valeur de ceux qui le gouvernaient.

La Reconquête terminée (1492) et l'Amérique découverte par Colomb, la Renaissance qui fleurit partout en Europe au XVIIème siècle se caractérisa en Espagne par la magnificence de ces fêtes taurines chevaleresques dans lesquelles, outre la puissance de la noblesse, c'est son code de l'honneur qui était mis en scène sur des Plazas Mayores construites à cet effet : loin d'être la mêlée désordonnée des siècles précédents, le combat du toro à cheval et à la lance s'inscrivit alors dans le mouvement plus général d'une société qui découvrait les vertus du "bien" et du "beau", aux côtés, mais oui, des valeurs de "l'amour courtois".

Ce n'était plus seulement le courage et la force du combattant qui étaient mis en scène, mais aussi son élégance et son respect d'une éthique guerrière qui se traduisait par un affrontement "à la loyale" : un homme, un toro.

Tout au long du XVIIIème siècle, tandis que le rationnalisme des Lumières se répandait en Europe, le combat de l'arène changea à nouveau de nature : le torero à pied prit une part de plus en plus grande, et, tandis qu'en France les Lumières préparaient la Révolution, en Espagne c'est dans les ruedos exclusivement que celle-ci opéra : au moment où les sans-culotte prenaient la Bastille et faisaient tomber des têtes, de manière symbolique, le torero à pied prit le pouvoir face au toro, reléguant peu à peu le cavalier dans un rôle subalterne et les seigneurs à celui de spectateur. Puis le rationnalisme ambiant se traduisit par la codification progressive du combat désormais connu comme "la lidia", dont Paquiro figea les principes à partir de 1836.

La corrida apparut alors comme la mise en scène de l'esprit Romantique qui embrasait l'Europe du XIXème siècle. Le torero - Paquiro d'abord, mais aussi le picador Troni, puis Cuchares - devint le héros populaire et littéraire par excellence, que tous les grands écrivains et artistes n'eurent de cesse de rencontrer pour conter ses exploits, ainsi que le firent, entre autres, Alexandre Dumas, Téophile Gautier ou Prosper Mérimée, dont la nouvelle "Carmen" cristalisa l'image à jamais dans notre imaginaire.

L'irruption de Belmonte, à partir de 1915, coïncida avec l'émergence des dadaistes puis du surréalisme. Au-delà de l'académisme qui avait prévalu jusqu'alors, le toreo se devait, afin d'acquérir le statut de discipline artistique qu'il ne possédait auparavant que de manière imparfaite, d'inventer ses propres règles esthétiques sans rien perdre de son éthique. Grâce à cette révolution, la tauromachie entra de plein pied dans le XXème siècle et devint, pour tous les grands artistes et écrivains, une source d'inspiration dont témoignent leurs oeuvres.

À chaque siècle, on le voit, correspondit une rupture avec le passé, et à chaque époque la tauromachie parvint à se perpétuer grâce à des mutations profondes. Si elle n'en avait pas été capable, peut-être n'existerait-elle plus aujourd'hui.

Le grand défi de la tauromachie du XXIème siècle est aujourd'hui de répondre aux questionnements posés par une société prise en otage par des minorités cédant à une radicalité liberticide, sectaire et omniprésente au travers des réseaux sociaux qui ont fait exploser les filtres qui permettaient jadis de tempérer les pulsions les plus violentes.

S'il ne s'agissait que de tenir en respect l'animalisme hystérique qui aujourd'hui bafoue, sur toute la planète, les valeurs humanistes qui furent toujours au coeur de notre civilisation, il suffirait d'encadrer ses débordements par de fréquents rappels à la loi et à l'ordre devant les tribunaux, pour écarter la menace.

Malheureusement, cette idéologie hautement pernicieuse est une conséquence, et non la cause, du glissement général que l'on peut déplorer, vers une remise en question de tous les dogmes fondateurs de nos sociétés, qu'ils soient moraux, philisophiques, politiques ou religieux. Le mal est profond, et les dernières élections municipales espagnoles - dont il était question dans l'édito précédent - montre à quel point l'équilibre sur lequel était bâti la hiérarchisation de la société au regard d'une méritocratie élevée au rang de dogme par la République française notamment, peut à tout moment voler en éclat sous les coups de boutoir de populismes d'un autre âge.

Si elle veut se perpétuer comme elle sut le faire en s'inscrivant dans la philosophie des Lumières, dans le Rationalisme, dans le Romantisme, puis en accédant au statut de discipline artistique, tel est le défi que la tauromachie contemporaine doit relever : s'adapter à l'air du temps, sans se renier.

L'analyse qui doit être faite est donc assez simple : en cédant aux gesticulations de l'animalisme hystérique et en "humanisant" le combat pour satisfaire à cette aberration qu'est le statut revendiqué mais non codifié de "l'animal sensible", nous ne ferions que reculer l'échéance, sans répondre à la question de fond qui se pose aujourd'hui à l'ensemble de nos sociétés.

Sommes-nous prêts à défendre nos libertés face au populisme totalitaire dont les élections municipales espagnoles ont mis en évidence les dangers, ou devons-nous nous résigner à voir disparaître un à un tous les vecteurs d'identité qui tissent la multiplicité des sociétés dans lesquelles l'unité fut possible grâce aux vertus de tolérance conceptualisées sous le beau vocable du "vivre ensemble" ?

Mis à l'index pour leurs propos racistes, xénophobes, graveleux, injurieux ou immondes, divers nouveaux élus issus de cette mouvance protestataire et liberticide qui a pris le pouvoir dans diverses grandes villes espagnoles, sont aujourd'hui mis en demeure de se démettre de leurs fonctions, avant même de les avoir exercées.

L'Espagne, au sortir de ces élections qui la placent au bord du chaos dans de nombreuses collectivités devenues ingouvernables, est aujourd'hui observée par toutes les démocraties qui craignent, avec raison, une réaction en chaîne, avec la montée en puissance d'autres extrémismes - de gauche ou de droite - un peu partout.

Une montée en puissance qui ne pourra être contenue - à moins d'assister à un bouleversement profond de la civilisation européenne dont les conséquences seraient sans doute tragiques - que par l'instauration, quand ce n'est pas le cas, de modes de scrutin permettant la stabilité de gouvernements légitimes, qu'ils soient de gauche, du centre ou de droite, bien évidemment, mais structurés par une idéologie dont la rancoeur, le sentiment de revanche et le désir d'exclusion ne peuvent constituer un ADN fondateur légitime.

Parce qu'elle est un symbole de cette liberté universelle de pensée et d'expression contre laquelle ces forces obscures se sont dressées, tout en prétendant paradoxalement se battre pour elle, la tauromachie est aujourd'hui au coeur de la tourmente, bien plus en Espagne qu'en France, où l'on a su heureusement éviter sa politisation.

Notre combat est donc celui-là : la liberté ne se marchande pas, elle se revendique. Si nous savons le mener, si nous nous donnons les moyens de le gagner, ce n'est pas seulement à la tauromachie que nous permettrons de se perpétuer, mais à l'idée même de liberté aujourd'hui gravement menacée dans bien des domaines.


André Viard