DOSSIER A CHARGE

Si le monde taurin dans son ensemble et ses financiers en particuliers avaient besoin de précisions quant à la situation réelle du marché, la journée d'hier leur en a apporté. A Grenade, Mendoza-Ventura, à peine demie entrée. Les Manzanares et les Rivera à Marbella, même pas. Castellon, trois quarts d'entrée... Barcelone, un tiers à peine.

Tant va la cruche à l'eau... Comment imaginer qu'à Grenade par exemple la corrida désastreuse du samedi n'a pas freiné ceux qui hésitaient encore. Des toros invalides, creux, mous, et des toreros qui semblent ne pas comprendre... Et le côté surréaliste c'est Canal Sur qui le donne tout au long de son carroussel, avec le brave José Ramon Romero qui s'évertue à dire que tout va bien et fait gagner un jambon à l'auditeur qui trouvera le nom du torero qui sera déclaré le plus rentable...

Vous avez bien lu : rentable, pas artiste, ou capable, ou courageux... Si même les programmes taurins à grande écoute s'y mettent, nous ne sommes pas prêts de voir le bout du chemin. Peut-être, répondra-t-on, les excellents taux d'audience réalisés par Canal Sur tant en radio qu'en télévision sont-ils le résultat de cette manière très ludique d'informer, directement calquée sur les programmes sportifs. Peut-être. Mais est-ce une raison suffisante pour s'engouffrer dans une voie qui va à l'encontre du nécessaire devoir d'éduquer que tout media taurin devarait aussi prendre en charge ?

Entendre, par exemple, lors d'une retransmission télévisée, un ancien matador gagné à la politique promotionnelle de la chaîne qui l'emploie, dire très sérieusement "ce toro présente des qualités exceptionnelles" une seconde avant que celui ne s'affale pour ne pratiquement plus se relever, cela fait désordre aussi. Et cela n'incite pas le télespectateur à faire confiance. Ni moins encore à aller aux arènes le lendemain.

De nombreux aficionautes m'interrogent sur les moyens dont nous disposons pour éduquer un public de moins en moins soucieux de faire l'effort de comprendre les subtilités du combat de l'arène. Ils ont raison de s'en préoccuper car l'acculturation qui gagne les tendidos est effectivement un danger à moyen terme : sans critère le spectacle menace de dériver, et ce sera toujours pour satisfaire les goûts de la majorité. Malheureusement, on ne peut obliger personne, par exemple, à lire dans son intégralité "comprendre la corrida" qui est accessible gratuitement en ligne ici même. Et on ne peut obliger personne à croire non plus que ce n'est pas en radicalisant le discours et en sombrant dans un manichéisme primaire que l'on fera évoluer la situation.

Car la crise qui menace de s'installer de manière durable touche indifféremment les ganaderias commerciales et les ganaderias toristas, tout simplement parce qu'il faut en chercher la source ailleurs que dans la simple volonté de certains ganaderos d'appauvrir à dessein leurs troupeaux en caste afin de mieux servir les intérêts des toreros grâce auxquels ils vendent leurs camadas. Mais même si ce phénomène existe, la crise ganadera dont nous voyons de plus en plus les effets est à mon avis structurelle, ce qui est beaucoup plus grave.

En fait, tout se passe comme si les méthodes d'élevage moderne qui découlent d'abord de contraintes sanitaires chaque années plus strictes mais aussi des "progrès" apportés par quelques apprentis sorciers (ou ganaderos), avaient pour effet de diluer peu à peu la caste dans un début de domestication larvée. Pensez-vous que l'on puisse impunément dominer en permanence le toro au campo, lui faire perdre son sentiment de toute-puissance, le maintenir dans un état constant de dépendance à l'homme, sans que cela ne se traduise par une forme de renoncement ?

Il n'y a pas très longtemps, le toro ne fréquentait l'homme qu'une ou deux fois en quatre ans d'existence. Désormais, celui-ci lui met la main dessus trois ou quatre fois par ans, au moins, et le force à jour passé à galoper sous sa surveillance. Tout ceci n'est pas anodin mais personne jusqu'à aujourd'hui ne semble vouloir en prendre conscience. Ce qui ne veut pas dire que personne ne pose des questions. Au sein de la Union, certains sont mêmes persuadés qu'il y va de l'avenir de la ganaderia brave qu'une vaste réflexion soit engagée sur le délicat sujet du manejo avec, en ligne de mire, l'interdiction souhaitée des sinistres fundas. Mais bien sûr, pour des raison évidentes de cohésion, cette réflexion ne pourra être menée qu'à partir de bases objectives. Autrement dit des faits pouvant donner lieu à analyse.

Si l'on veut considérer le bon côté des choses, on peut donc se dire que chaque corrida désastreuse, faible ou décastée est un élément supplémentaire à charge dans le dossier qu'instruisent sans bruit les ganaderos soucieux de stopper cette dérive. Ils existent, je les ai rencontrés.

André Viard