UN GENIE, PAS DEUX


L'annonce de la rupture survenue hier entre Morante et son apoderado Paula n'aura surpris que ceux qui pensaient que deux génies de pareille envergure pouvaient indéfiniment se cotoyer.

Tous les ganaderos le disent et Fernando Cuadri le rappelle dans l'opus 12 : deux caractères trop forts ne font jamais bon ménage, a fortiori si tous deux sont de nature semblable. Transposé de manière certes un peu audacieuse à la situation présente, le théorème se vérifie : deux génies aussi anticonformistes du toreo, puisant tous deux leur inspiration au plus profond de l'âme andalouse, ne pouvaient cohabiter longtemps au risque de se heurter.

En fait, depuis de nombreuses semaines le feu couvait, et de plus en plus l'entourage proche de Morante lui faisait comprendre que certaines choses ne pouvaient plus durer, le maestro Paula oubliant trop souvent que le rôle d'un apoderado est de défendre et protéger son torero, pas de l'enfoncer.

Mais quand on s'appelle Paula le magnifique on ne se refait pas, ce qui explique les quelques écarts de conduite qui ont sans doute beaucoup fait pour ternir la relation.
Premier accroc : quand Paula déclara dans une interview que Morante était un torero grandiose mais qu'il était meilleur que lui. Deuxième accroc : quand lors d'un festival, après que Morante ait magnifiquement toréé, Paula sortit en piste pour proclamer son torero numéro un, traversant ensuite la piste en disant qu'aprés ce qu'il avait vu plus rien ne méritait d'être regardé... Dans le callejon, les autres toreros, dont le Juli, apprécièrent et Morante dut excuser son mentor. Troisième accroc : chaque corrida toréée par Morante se transformait en happening, avant et après, le génial Paula, enfin libéré du poids de la responsabilité qui pèse sur tout porteur de lumière, se révélant être sur le tard un fameux boute-en-train.

Après un début de saison magnifique qui l'a vu triompher à Séville et se consacrer à Madrid comme un des grands artistes de l'histoire du toreo, Morante a donc estimé, le cap si escarpé de la Beneficencia étant passé, que le temps était venu de mettre un terme à ce qui restera dans les souvenirs comme une courte mais belle aventure humaine, avant qu'au niveau professionnel le côté romantique de l'histoire ne tourne au gâchi. Ce dont on ne saurait le blâmer.


André Viard