BAROQUE ET FLAMBOYANT



Si l'on considère le seul contre six de Morante sous l'angle de la performance, la première impression est qu'il a échoué : une oreille pour douze possibles, le bilan comptable est en effet assez maigre. Si en revanche on le considère sur le plan plus strict de la qualité du toreo proposé, la tendance est radicalement inversée : hier à Madrid Morante a donné une leçon de bien toréer et marqué de son empreinte une arène de Las Ventas totalement conquise.

Au même titre
que la démonstration de courage sans limite de Castella, de la maestria du Juli ou de la maturité technique du Cid, c'est la profondeur et la pureté du toreo de Morante que l'on retiendra de cette feria madrilène en deux temps qui n'a peut-être pas encore livré toutes ses surprises.

Les trois premiers toreros, avec la même corrida, auraient peut-être coupé davantage d'oreilles
. Mais aucun, ils nous en excuseront car ils le savent sans doute, n'aurait rappelé comme l'a fait Morante que le toreo classique, dans son expression la plus pure, possède une beauté inégalée. Le public ne s'y est pas trompé, lequel a su patienter trois toros durant avant d'assister à une véritable anthologie du toreo sévillan, lequel n'est autre que la version fleurie et imaginative du classicisme.

Il est rare, car le toreo est de plus en plus souvent un exercice de courage et d'intelligence lucide qui a pour but la continuité, de voir un torero s'investir autant dans chacun de ses muletazos comme Morante l'a fait tout au long de sa faena au sixième, au risque de rompre à tout moment le fil ténu de la domination que sa muleta envoûtante exerçait sur un adversaire prompt à décrocher en fin de passe.

En recherche perpétuelle du geste parfait à chaque instant, Morante a insuflé dans chacune de ses passes le souffle de la création. Un faenon d'improvisation, de profondeur, de temple, de personnalité, auquel manqua seulement par moment plus de continuité, faute de trouver en face l'adversaire plus complice que chacun aurait souhaité. Encore convient-il de se souvenir de la vingtaine de lances majestueux que Morante avait offert à la cape. Les eut-il économisé que le toro lui aurait sans doute davantage servi après... mais nous ne les aurions pas vus. Il n'est donc pas très risqué d'écrire que cette faena de Morante fera date malgré les imperfections que certains lui reprocheront peut-être au regard des canons du toreo moderne, ce qui serait tout de même osé.

Et convient-il de rappeler que le torero réalisa son oeuvre majeure alors que l'on venait de lui recoudre le front ? Pour ceux qui en doutaient, et peut-être aussi pour lui-même, la leçon de courage, d'ambition et de capacité à s'élever au-dessus des éléments que Morante a donné marquera sans doute un virage dans sa carrière
.

André Viard