PSYCHO-TORO


Dans la relation complexe qui unit torero, toro et public, les sentiments d'amour et de haine sont les moteurs de la création. Le premier tendrait à l'émergence d'un toreo de volupté, tandis que l'autre engendrerait d'âpres antagonismes, où, loin de la communion recherchée par le premier, la domination serait le but ultime.

Entre deuil et mélancolie chaque artiste bâtit son oeuvre. Et si certains parviennent à s'extraire du pathos incontournable que chacun porte en soi, d'autres se nourrissent toute une vie des blessures issues de l'enfance, passant par pertes et profits ce que d'autres s'évertuent à occulter. Mais d'une manière ou d'une autre, tous les artistes trouvent au fond d'eux-mêmes le moteur de leur création, indépendamment du domaine de prédilection dans lequel ils s'expriment.

La tauromachie ne fait pas exception à la règle et l'histoire du toreo est riche de toreros qui virent dans l'aventure de l'arène l'occasion d'une magnifique revanche sur la vie. Manuel Benitez "El Cordobes" est sans doute l'archétype de tous ces revanchards, lui qui s'offrit aux cornes pour oublier la faim et la misère, l'ostracisme et le désespoir. Revanche discutable mais revanche quand même, qui culminera lorsque, fils d'ouvrier républicain mort dans les geoles de Franco, il deviendra un des symboles du régime et sera utilisé à des fins politiques pour "casser" les mouvements ouvriers chaque 1er mai, quand on organisera pour lui à la même heure des corridas télévisées.

Revanche subtile aussi, lorsqu'il donnera à ses pirouettes faites à genoux sous le nez du toro le nom de "salto de la rana", le saut de la grenouille, surnom donné par le peuple espagnol à Franco à l'époque où celui-ci allait de point d'eau en point d'eau inaugurer les nombreux barrages de son immense programme d'irrigation.

Dans l'opus 7 consacré en grande partie à Morante, j'ai essayé de mettre en évidence la corrélation existante entre l'artiste et son pueblo, le torero et ses gens, ainsi que celle évidente entre son toreo et l'esprit des lieux. On torée comme l'on est, comme l'on ressent, comme l'on aime et comme l'on souffre.

La poignante confession de Sébastien Castella au quotidien ABC est une pièce de plus à verser au dossier. Car même si ici ou là des bribes de ce qu'il dit avait été déjà écrites - ce qui avait soulevé les protestations que l'on imagine de la part de qui de droit - jamais le torero ne s'était ainsi raconté. Comment ne pas voir alors dans ce toreo exposé à l'extrême par lequel il entend s'imposer, le signe d'une colère sourde, ou d'une revanche à prendre, qui pour l'instant ne peut déboucher sur aucune volupté ?

Ce qui sera le cas plus tard, peut-être, et on l'espère pour lui, quand l'homme considèrera que le torero a réglé toutes les dettes qu'il imagine devoir acquitter et qu'il sera alors temps de simplement aimer.

André Viard