AVIS DE TEMPÊTE


Un bon politique, m'a dit récemment un ami qui s'y connait, n'hésite jamais à changer d'avis. Et quand c'est le cas, les meilleurs en sortent toujours grandis, car ils expliquent qu'ils n'avaient auparavant qu'une vision partielle du dossier, bien sûr par la faute de ceux qui le leur avaient présenté.

Ceci pour dire que les défenseur de la culture taurine d'hier sont peut-être les anti taurins de demain, voire l'inverse. Ce n'est pas la girouette qui tourne, disait un autre ami fin politique, mais le vent. Et en vertu de ce principe, au vu des vents mauvais qui nous viennent d'Espagne, il ne serait pas surprenant que nous recevions bientôt un avis de tempête dont il convient de se méfier.

Arrivée en tête des municipales à Madrid, la coalition d'extrême gauche pilotée par les indignés de Podemos devrait annoncer bientôt, quand leur maire sera élu, que Madrid est une "ville amie des animaux", faute de mieux. Au passage, la ville de Madrid supprimera sans doute la subvention de 60.000 euros qu'elle verse chaque année à l'école taurine, mais elle ne pourra toutefois rien faire contre les arènes de Las Ventas qui ne lui appartiennent pas. Celles-ci sont en effet propriété de la Comunidad, dont tout semble indiquer qu'elle restera entre les mains du PP avec une majorité relative.

Il faut savoir en effet que l'Espagne vote sur un seul tour et que la liste arrivée en tête ne bénéficie pas automatiquement, comme en France au second, d'une majorité absolue. Jusqu'à présent, dans un système où le bipartisme était de mise, cette proportionnelle à un tour ne posait pas de grands problèmes, mais avec l'effondrement relatif des deux partis de gouvernement - PP et PSOE - et avec l'émergence de forces nouvelles, au centre droit et à l'extrême gauche, la donne a profondément changé.

Les tractations vont bon train un peu partout, mais il semble évident, comme on l'a dit, que Madrid aura désormais une maire issue de l'extrême gauche et désireuse, comme l'a glissé Esperanza Aguirre, de créer un soviet dans chaque quartier. Il semble évident aussi que Barcelone suivra la même dynamique, tandis qu'à Saint Sébastien les nationalistes d'extrême gauche de Bildu ont pris une râclée. Conséquence : les arènes d'Illumbe devraient ouvrir leurs portes en août. Ce qui est une grande nouvelle, bien isolée quand même.

Même si elle n'est que symbolique, la déclaration de "Madrid ville amie des animaux" sera forcément utilisée en France pour nuire à la corrida, comme ce fut le cas quand la Generalitat catalane décida d'interdire les corridas à Barcelone. Le Plan triennal proposé par l'ONCT et approuvé par l'UVTF prendra alors toute son importance... à condition bien sûr qu'il puisse être intégralement mis en oeuvre dans les délais prévus, ce qui suppose que chaque ville l'ayant voté assume ses responsabilités en prélevant les contributions volontaires validées par les organismes professionnels et les représentants de l'aficion.

En attendant, les attaques se multiplient en France un peu partout et de manière parfois surprenante : un collectif de vétérinaires abolitionnistes demande au Conseil de leur Ordre d'interdire l'association des vétérinaires taurins (lire), les écologistes poussent toujours leur proposition de loi pour interdire l'entrée des mineurs aux arènes, le Comité des Enfants basé à Genève réfléchit à une recommandation dans ce sens à l'État français, tandis que le ministère de la culture, plus rapide quand il s'agit de recaser les siens rattrapés par la patrouille, rechigne toujours, quatre ans après l'Inscription au PCI, à publier la fiche d'inventaire de la Tauromachie sur son site. Chacun le comprendra, les journées sont courtes pour ceux qui gèrent tous ces dossiers.

La bonne nouvelle c'est que les manifestations et autres actions citoyennes sensées représenter 80% au moins de la population française selon leurs organisateurs, rassemblent de moins en moins de monde devant nos arènes, et toujours les mêmes. L'autre bonne nouvelle est que dans ces mêmes arènes on constate un mieux depuis le début de l'année. La reprise est là, encore timide, mais réelle.

La situation est donc grave, et ce que l'on peut craindre est que le secteur taurin en Espagne ne parvienne pas à impulser une dynamique indispensable dans un contexte nouveau pour lui. Podemos a fait de la tauromachie un de ses arguments de campagne, et l'on peut craindre qu'il ne soit tenté de tenir parole, même si, comme on l'a dit, un bon politique sait toujours changer d'avis. Pedro Sánchez, le leader du PSOE, l'a bien fait, précisément sur le sujet taurin, ce qui permet de penser que le danger ne viendra que des villes gouvernées par Podemos avec l'appui du PSOE, mais pas de celles gérées par celui-ci, même si c'est avec le soutien de Podemos.

En outre, une variable non négligeable est à prendre en compte : d'ici à novembre, date des élections générales qui décideront du gouvernement espagnol pour les quatre prochaines années, il est peu probable que le PSOE prendra le risque de se montrer trop solidaire de Podemos, afin de na pas focaliser sur lui les reproches qui pourraient être faits à son dangereux "allié" dont le programme, dans certains domaines, ressemble à celui qui mit l'Espagne à feu et à sang en 36, ou à celui qui est en train de ruiner un pays aussi riche que le Vénézuela.

Au regard du taux d'abstention de ces municipales, en moyenne 35%, les politicologues espagnols estiment que sont restés chez eux de nombreux électeurs des deux partis de gouvernement, déçus par les scandales financiers de ces derniers mois d'un côté et de l'autre, tandis que des indignés qui ne l'avaient jamais fait sont allés voter. La misère sociale est bien sûr leur moteur principal, et la responsabilité des deux partis qui gouvernent l'Espagne depuis la transition démocratique est grande pour l'avoir laissé croître.

Mais celle des marchands d'llusion qui surfent sur cette même misère, en faisant croire aux exclus que tout se règlera en activant les mécanisme de la lutte des classes, sont aussi coupables qu'eux. Malheureusement pour les aficionados espagnols, la corrida est pour ces partis un marqueur fort de la "caste" qu'ils désignent à la vindicte populaire, dans un exercice de populisme dangereux et de simplification perverse.

Pour n'avoir pas pris la peine de répondre à ce discours destructeur et pour l'avoir laissé se répandre depuis trop longtemps, le secteur taurin se retouve aujourd'hui en position inconfortable. Le gouvernement actuel, qui a inscrit la tauromachie au Patrimoine culturel espagnol et vient de prendre un décret pour éloigner les manifestations anti taurines des arènes, aura beaucoup de mal à gagner les prochaines élections générales. Et rien ne dit, si le vent de tempête qui a soufflé sur les municipales conserve sa force jusqu'en novembre, que le prochain chef du gouvernement espagnol ne sera pas le leader à coleta de Podemos. Ce qui ne serait amusant qu'un court instant.

Embarqués dans la même galère qui est en train de les entraîner tous deux par le fond, PP et PSOE, qui possèdent au Parlement une majorité écrasante, seront peut-être tentés, d'ici là, d'instaurer le scrutin majoritaire à deux tours, peut-être avec un grain de proportionnelle pour ne pas déclancher un séisme. Ce qui leur permettrait, comme en France jusqu'à présent, de cultiver l'alternance en tenant à distance les autres prétendants trop turbulents. La traduction ultra minime en sièges des voix majoritaires du Front National lors des dernières élections régionales françaises, doit être pour eux un intense sujet de réflexion. Et pour le secteur taurin espagnol, la seule manière pour cesser d'apparaître comme le social traître dont il convient de faire le bouc émissaire de tous les problèmes sociétaux.

André Viard