COMMÉMORATION



Que célèbre-t-on exactement chaque 16 mai en commémorant la mort de Joselito dans les arènes de Talavera ? La mémoire d'un torero hors norme tué par le toro Bailador, ou celle de l'Âge d'Or qui prit fin ce même jour ?

Le temps a pour vertu principale de figer le passé tel qu'on le rêve mais pas forcément tel qu'il fut. Si Joselito fut indubitablement un immense lidiador et un des toreros les plus poderosos de l'histoire, il n'en était pas pour autant exempt de ces petits travers que l'on reproche aux figuras contemporaines.

Lui aussi imposait ses toros, lui aussi suggérait qu'on les humanise et lui aussi avait ses ganaderias préférées, même s'il avait l'intelligence de faire l'effort plusieurs fois par an face aux autres pour atténuer les critiques.

Les plus sévères étaient formulées à son encontre par le critique de l'ABC, Gregorio Corrochano, qui était un des rares à oser évoquer les accommodements du plus jeunes des Gallos avec l'éthique.

Peu habitué à ce qu'on lui résiste, Joselito essaya de faire revenir le critique à la raison. Un rapprochement eut lieu dans l'intérêt supérieur de la Fiesta, et, pour montrer sa bonne volonté, on dit que le torero accepta même d'aller toréer à Talavera la corrida d'une parente du critique, veuve d'un certain Ortega.

Le toro Bailador avait grandi dans les cercados du Prado del Arca, finca qui appartient aujourd'hui à l'autre Joselito. Son père, «Canastillo», était porteur du sang Santa Coloma et sa mère avait été achetée au Duc de Veragua. D'un trapio banal et probablement humanisé, il souffrait dit-on d'un léger défaut de vue. Et quand le torero armait sa muleta, il lui porta le coup mortel sans obéir au quite que le torero se fit à lui-même, peut-être simplement parce qu'il avait mal vu.

Corrochano assista au drame depuis une barrera et fut par la suite le thuriféraire le plus fidèle du torero défunt. Dans ses chroniques postérieures il contribua à bâtir sa légende et en fit le modèle auquel les autres toreros devaient se comparer. Et quand il théorisa sur le toreo, il écrivit cette phrase : «Qu'est-ce que toréer ? Je ne sais pas. Je pensais que Joselito le savait mais j'ai vu un toro le tuer.»

Corrochano avait-il mal vu ou son opinion avait-elle changé ? Toujours est-il que grâce à lui les générations postérieures ne retinrent de Joselito que la part lumineuse de sa vie, tandis qu'un voile pudique fut jeté sur les zones d'ombre.

Depuis, chaque 16 mai, les cuadrillas marquent un temps d'arrêt à la fin de tous les paseos - ou presque - qui ont lieu sur la planète taurine. En commémorant ainsi l'image idéalisée du torero par excellence, construite à titre posthume par un critique qui s'était opposé à lui et entendait peut-être expier ainsi la part qu'il avait prise dans le drame, toreros et aficionados font donc oeuvre de mémoire sélective. Le mythe de l'Âge d'Or mérite quelques accomodements avec l'histoire, et c'est sans doute mieux ainsi.

André Viard