LE MARQUEUR IMMOBILE

Dans une société qui se délite, dans une Europe en proie aux démons qui la plongèrent par deux fois dans l'abîme, et alors que l'incroyable désarroi des partis de gouvernement face à la lame de fond protestataire qui menace de les submerger ne provoque chez eux qu'un réflexe corporatiste, les décideurs du monde de la corrida, calfeutrés dans leur Tour d'Ivoire, ne semblent pas comprendre que les mêmes causes produisent partout les mêmes effets.

La contestation n'épargne personne, et, à l'image des grands partis, les grandes figuras et les grandes empresas sont tenues pour responsables de la formidable chienlit qui brouille l'image longtemps figée d'un monde taurin réputé pour son immobilisme. Pris de vitesse par la fièvre contestataire des aficionados, empétré dans ses luttes intestines, écartelé entre les intérêts contradictoires de ses principales composantes, il offre l'image d'un bateau ivre secoué dans la tempête et que son capitaine a depuis longtemps abandonné.

Ce qui précède permet de comprendre que la situation n'est donc pas si grave, puisque, malgré le contexte, la corrida continue d'exister, que son économie a su s'adapter à la rigueur devenue obligatoire, et que même si ses icônes ont perdu toute crédibilité, il se trouve encore un public nombreux pour penser que tout peut s'arranger grâce à l'avènement d'un Messie hypothétique.

On peut bien sûr railler cette forme d'aveuglement sympathique, mais on peut aussi s'en émerveiller, dans la mesure où, dans la vraie vie, c'est à dire en-dehors des arènes, le sentiment qui prédomine est plutôt celui d'une désespérance générale qui pousse au renoncement. D'un côté et de l'autre de la frontière, les extrêmes ont fait irruption dans le jeu bien huilé : venu d'extrême droite en France et de l'extrême gauche indignée en Espagne, avec, pour cette dernière, un programme utopique qui aurait fait pâlir d'envie les anarchistes des années trente.

Mais au fond, qu'il se cristalise d'un côté ou de l'autre, le rejet du système s'explique par les mêmes raisons, mais, tel un marqueur immobile, Las Ventas vit au rythme de la San Isidro tandis que tout autour un modèle de société semble s'abîmer, entraîné au fond par l'aveuglement d'eurotechnocrates insensibles au malheur que leur inopérance provoque sur les peuples. Le repli devient l'unique solution, vers des idéologies primaires pour ceux qui n'ont d'autre option, ou vers ce qu'il reste de cultures minoritaires dans les terroirs rebelles à la globalisation.

À ce rythme, l'Europe ne sera ni celle des nations, ni celle des régions - ou de ce qu'il restera de leur cohérence quand on les aura mixées-, mais celle des micro territoires qui sauront résister à cette vague monstrueuses qui menace de tout emporter. Car le pire de cette situation, c'est que dans la société comme dans le monde des arènes, les mouvements que l'on voit s'imposer n'ont rien à construire, et pour seul projet de détruire ce qui existait.

La citoyenneté participative étant à la mode, on ne saurait donc trop recommander aux aficionados de prendre leur destin en mains et de résister : pied à pied il faut défendre nos territoires, non tant contre les pâles énergumènes qui jouent les Savonaroles à peu de frais, mais contre l'hydre anonyme d'une société déboussolée qui, faute de projet, n'est plus bonne qu'à jeter des anathèmes contre tout ce qui heurte sa médiocrité.

André Viard