LA PASSION REVIENT


Il aura suffi que quelques toros embistent et que quelques toreros sachent en profiter, ou pas, pour que la passion revienne dans la conversation des aficionados. Et même si aujourd'hui les tertulias se font en ligne et parfois aussi sous le masque de l'anonymat, bienvenues soient-elles.

La prestation de Juan del Alamo face au toro de Juan Pedro, après celle de Joselito Adame face au monumental sobrero de Torrealta, avait allumé la mèche : l'un et l'autre méritaient-ils le triomphe qui leur était fait au regard de leur propension à toréer en ligne, demandaient quelques aficionados orthodoxes, vite rabroués par les partisans des toreros.

Mais avec le triomphe majuscule de Perera face aux toros de Victoriano del Rio, la bombe a explosé. En considérant d'un oeil critique la première faena de Perera, on ne peut que la décomposer en deux temps : une première partie basée sur le classicisme élastique qui est sa marque, puis une seconde dans laquelle, au lieu de continuer sur la même voie pour pousser son avantage, Perera opta pour le toreo décroisé, jambe en retrait pour prolonger les muletazos et moins peser sur le toro.

L'argument technique possède une logique incontestable, puisqu'il consiste à permettre à la faena de durer, alors même que le toro baisse en intensité. Mais le même argument se retourne contre lui si l'on considère qu'une faena n'a pas besoin d'être longue si elle est intense. Et ce travers est celui dans lequel Perera tombe régulièrement, ce qui explique sa carrière nettement en retrait de ses possibilités.

À Madrid ce vendredi, sa maîtrise technique fut toutefois si parfaite qu'elle entraîna l'adhésion de Las Ventas entière, à l'exception de quelques irréductibles du tendido 7 qui, comme moi-même, ont regretté qu'il n'ait pas parachevé son oeuvre en avançant la jambe de sortie au lieu de la mettre en retrait.

Loin d'être une exigence dogmatique dénuée d'importance, ce "détail" a pour effet de priver l'embroque de chaque muletazo de la profondeur esthétique qui le rend inoubliable. Combien de muletazos comptaient les faenas de grands toreros classiques ? Une poignée. Mais leur reflet demeure gravé sur la rétine de ceux qui les ont contemplés.

Perera, vendredi, est resté au bord de cette ligne de partage qui sépare les grands toreros des toreros culte. Sans doute en a-t-il conscience, mais peut-être est-il persuadé que les codes du toreo évoluent au gré des modes. Ce en quoi il se trompe : dans l'évolution des arts, survient un moment de plénitude que l'on ne peut surpasser, fut-ce en jouant de la technique en virtuose. Et en cet instant magique s'incarne le classicisme dans lequel Perera a choisi de ne pas s'enfermer. Son triomphe légitime son choix, mais les aficionados peuvent le regretter, voire même s'enguirlander entre eux à son sujet. Car le pire de tout est l'indifférence, celle dans laquelle Juli et Manzanares sont tombés tandis que Perera se consacrait.

André Viard