LE TEMPS DE LA POMMADE


D'Aguascalientes, au Mexique, nous parviennent des infos contradictoires : toros indignes imposés par les figuras, tendidos qui se vident, mais reseñas triomphalistes comme jamais. Après la feria de Séville, voici venu le temps de la pommade lénifiante, celle grâce à laquelle le système croit pouvoir panser ses plaies.

Comment s'étonner dés lors que les aficionados préfèrent créer leur propre réseau d'infos, si la presse officielle, ou professionnelle, tombe à ce point dans le panneau en se livrant à une surenchère d'épithètes au risque de travestir la réalité. J'emploie à dessein le terme réalité de préférence à celui de vérité, car il serait bien sûr arrogant de prétendre détenir la seule. Mais il n'empêche : même bien grimée, la réalité a bien du mal à se travestir en vérité.

J'avoue que je compatis à la situation du Juli, compétiteur hors pair qui ronge actuellement son frein sur la touche, en participant à des ferias périphériques pendant que ses compañeros et amis animent les grandes ferias, et pendant, surtout, que Manzanares est en train de le dépecer par petits bouts de sa tunique de numéro un indiscutable. À Séville, le numéro un ce n'est plus lui, ni même Morante, mais bien l'alicantin.

Que se passera-t-il à Madrid où, si l'on se fie au syndrome de la pommade, Manzanares sera également reçu comme un roi, tant par la presse généraliste que par le public élégant ? Peut-être la même chose, sans que nul ne songe un seul instant à apporter un bémol discordant aux louanges excessives que les hérauts de la bien pensance estiment que l'on a envie de lire. Comme si, parce qu'il y a la crise, on était forcé d'avaler n'importe quoi.

La bien pensance, ce mal du siècle qui menace de nous laminer, n'est certes pas l'apanage du monde taurin, puisque celle qui règne à l'extérieur aurait plutôt tendance à le prendre pour cible, au nom de sa morale tout aussi lénifiante que la pommade dont il est question. Et l'erreur, dans les deux cas, serait de faire le dos rond en attendant que le mal passe. Or, on aura beau le pommader, il ne passera pas.

Pas plus que le système taurin, les moralistes à la petite semaine du dehors ne seront enclins à revenir en arrière, et si les aficionados ne sont pas capables de revendiquer haut et fort leurs valeurs, entre les deux, ces deux maux qui nous rongent du dedans et du dehors, viendront aussi sûrement à bout de notre singularité, que Manzanares est venu à bout du Juli à Séville. Heureusement, contre les deux maux existe un même remède, lequel consiste, contre vents et marées, à revendiquer son identité.


André Viard