GENTLEMAN DE CAMARGUE



Un jour, il y a longtemps, j'ai débarqué pour la première fois sur les Lices d'Arles où je ne connaissais personne, tout juste les noms des quatre manadiers qui s'essayaient alors à l'élevage du toro brave à partir de souches plus ou moins croisées.

La brasserie du Waux-Hal était alors le point de passage obligé. Là, chaque samedi à l'heure du marché, les petits mondes de la bouvine et de la tauromachie espagnole se donnaient rendez-vous, traitant dans un joyeux brouhaha les affaires courantes : manadiers et razeteurs dressaient la liste de leurs prochaines confrontations, tandis que Pierre Pouly, en véritable patriarche retranché dans la citadelle romaine de l'amphithéâtre, règlait la circulation par Pedro Romero interposé, pour les sans chevaux qui commençaient à se multiplier dans les arènes de la côte.

Lucien Tardieu, qu'accompagnaient déjà ses fils Louis et Alain cultivaient en même temps leurs toros et leurs arènes, et tout le petit peuple du toro, dont la querencia naturelle tirait toujours vers le Forum, manigançait la levée de cuadrillas improbables pour les tournées de portatives qu'Alfredo Martinez organisait un peu partout en France. Hubert Yonnet et François André étaient les pôles toristas incontestables de cette république taurine où seule une volonté inébranlable permettait de résister à l'humour dévastateur ambiant qu'Yvan Audouard avait si magnifiquement rendu dans ses "Lions d'Arles".

Je me souviens parfaitement qu'à cette époque je ne connaissais le visage d'aucun de ces personnages dont la légende était parvenue jusque dans les Landes, et qu'avide de les rencontrer, je m'étais posté en terrasse pour dévisager chaque arrivant, essayant de deviner, à quelque détail vestimentaire ou de comportement, qui, parmi les arrivants, étaient ces maîtres de la Camargue de mes rêves.

Je me souviens parfaitement avoir vu s'avancer, impeccablement vêtu d'un costume gris sobre, celui qu'immédiatement, par son élégance naturelle, son assurance et l'acuité de son regard, j'assimilais aux grands ganaderos salmantinos que j'avais cottoyé auparavant. Cet homme, dont on me donna le nom à ma demande, avait certes été ganadero mais ne l'était plus depuis longtemps, ayant choisi, pour concrétiser le rêve de son père qui était alors considéré comme un gardian de légende, de délaisser les deux passions familiales, les bious noirs et les chevaux blancs, pour se consacrer à la culture du riz et acquérir la propriété sur laquelle il était alors en fermage.

Sa vie durant, Louis Jalabert fut le trait d'union entre la génération qui le précédait, celle de son père Alphonse, et celle de ses fils Luc et Marc, qui héritèrent de leur grand-père l'amour passionné des jeux de l'arène, au point de susciter chez la quatrième une des plus belles vocations que la France taurine ait connu. À tous, Luc et Marc, Jean Baptiste, Martin et Lola, je tiens à dire ici, puisque les aléas de l'existence n'ont pu me permettre d'être prés d'eux hier lors des obsèques de Louis, combien son souvenir, de même que celui d'Alphonse, reste précieux pour moi.


André Viard