BOBOMANIA



En l'écrivant, je n'imaginais pas que l'édito de la veille serait à ce point prémonitoire et qu'il nous serait donné d'assister hier à la consécration du toro artiste et préfabriqué avec l'indulto dans la Maestranza de Arrojado de Nuñez del Cuvillo.

Sans cet indulto, injustifié à mon goût en raison de la mansedumbre latente du toro qui posséda en revanche un grand fond de noblesse et la faculté de galoper de bout en bout à perdre haleine, la corrida de Cuvillo aurait été conforme à ce que les contempteurs du toro artiste ne cessent de dénoncer : sans brio ni personnalité, manquant de race et de fond, à l'exception du premier qui fut plus complet que celui qui fut indulté, et du dernier, un toro niais et simplón qui se fit aussi couper les deux oreilles en raison de sa grande noblesse (!).

Mais il y eut Arrojado - issu d'une famille Osborne et donc Juan Pedro Domecq - qui fut le résumé parfait de ce que la torería actuelle recherche et de ce que la bobomania ambiante qui s'est emparée de la Maestranza a définitivement accepté : la toréabilité avant tout. Par chance, ce toro dont chaque embestida était une invitation à dessiner le toreo tomba entre les mains d'un torero dont c'est la spécialité, et l'osmose qui se produisit entre toro et torero trouva dans les tendidos un écho quelque peu disproportionné au regard des scories qui entachèrent la faena, soit par la faute du toro qui à diverses reprises manqua de brio sur la fin des embestidas et chercha la sortie vers les planches, soit par celle du torero qui se laissa parfois suprendre par la longueur de ces mêmes embestidas et se fit à diverses reprises accrocher la muleta. L'histoire retiendra pourtant que ce jour-là dans la Maestranza un torero s'est consacré - éclipsant la performance du Juli la veille - et qu'un toro fut indulté, quarante-cinq ans après le précédent (un novillo d'Albaserrada).

Par les temps qui courent, dans un contexte difficile en raison de l'opposition à la Fiesta qui se manifesta aux portes même de la Maestranza à l'heure du paseo et de la médiocrité qui trop souvent s'installe au centre du ruedo comme on le vit notamment la veille - exception faite du Juli -, cet indulto qui pose davantge de problèmes qu'il n'en résoud présente toutefois l'avantage d'offrir un axe de communication positif, même s'il confirme la perte généralisée de critères évoquée hier et l'évolution d'un des publics les plus sélects de la planète vers un triomphalisme inquiétant au regard de l'effet dévastateur qu'il peut entraîner partout ailleurs.

Assistons-nous au début d'une nouvelle époque de la tauromachie qui évolue de plus en plus vers le spectacle esthétique qui justifie l'évolution que l'on déplore dans les méthodes d'élevage du toro, et au début d'une décadence irréversible dans laquelle le toro perdra peu à peu son identité pour n'être plus qu'un faire valoir dont l'insipidité rendra toute lidia caduque, et avec elle le tercio de piques et la mise à mort, pour déboucher peut-être sur une fête conforme à la dérive Las Vegasienne ? En d'autres mots, assistons-nous à l'élévation définitive du toreo au rang d'art majeur, ou vivons-nous les derniers temps de la tauromachie du XXème siècle ? Nous le saurons bien assez tôt.

Mais pour terminer sur une note plus positive et moins décalée par rapport aux autres commentaires qui seront publiés, gardons comme symbole de cette journée le contraste brutal entre deux images : celle de la centaine de visages haineux qui avant le paseo demandaient l'abolition des corridas, et celle des milliers d'aficionados accompagnant à la fin la première sortie a hombros du torero par la Porte de Prince, dans une ambiance indescriptible d'apothéose, la foule arrachant Manzanares de son fourgon de cuadrilla pour le promener un moment de plus a hombros sur le paseo Colón. Image émouvante d'un triomphe que certains disent historique, et qui l'est au regard de sa rareté au moins.

André Viard