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FAILLITE COLLECTIVE

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il était logique qu'à l'image des querelles intestines nées sur le terrain de la défense de la Fiesta, cette San Isidro ratée attise des désaccords virulents et débouche sur une chasse aux sorcières qui bien sûr ne résoudra rien.

De ce point de vue, le gag d'un toro refusé par les vétérinaires pour la corida de rejones d'hier vient à point pour dédramatiser une situation tendue qui risquerait de dégénérer en sinistrose pour le reste de la saison si par bonheur les aficionados ne possédaient cette étonnante faculté d'oubli - ou de mémoire sélective - qui nous pousse chaque jour vers les arènes.

Car ce qui est vrai à Madrid ne l'est nulle part ailleurs, et si les considérations structurelles développées hier sont à prendre en compte, il est raisonnable d'espérer que dans les arènes de moindre importance les travers constatés seront bien plus anodins. Prenons-en le pari : à Cáceres, Grenade ou Burgos on verra très vite s'enchaîner les triomphes en cascade, comme si Madrid n'avait pas eu lieu, ou, pire, comme si cette arène hors norme était devenue une anomalie que chacun préfère occulter.

La question mérite d'ailleurs d'être posée, de savoir si dans ces conditions il est souhaitable d'offrir un mois de retransmissions télévisées pour qu'au bout du compte la seule image impactante retenue par les medias soit celle du malheureux Aparicio suspendu par la bouche à la corne d'un toro de Juan Pedro, tel un vulgaire brochet à l'hameçon.

Est-ce l'image qu'il convient de donner de la première arène du monde, au risque de dévaluer celle de la tauromachie ? Chacun sait bien que non, mais à l'heure actuelle personne n'est capable de proposer une autre solution. Si faillite il y a, celle-ci est collective, et des veedores aux vétérinaires tout le monde porte une part de responsabilité, ce qui inclut l'empresa, les ganaderos, les figuras, et même les toreros modestes dont le manque d'ambition fut peut-être le plus choquant.

Pendant ce temps, on coupait à Nîmes des esportons d'oreilles à des toros élevés et choisis pour cela, tandis qu'à Vic où l'on rêve du modèle madrilène la feria torista ronronnait, seulement deux toros sur vingt-quatre donnant satisfaction, un d'Escolar et un de Palha, qui n'auraient pas passé le crible des vétérinaires madrilènes, lesquels, si le cas s'était présenté, n'auraient approuvé que les toros de Guardiola et San Roman lidiés pour la corrida concours, ainsi que quatre de ceux amenés par Victorino.

Pendant ce temps aussi, ou presque, la Real Maestranza a assisté à un happening aimable, au cours duquel la novillera Conchi Rios a profité de la noblesse décastée et faible des novillos du Torreón qui a permis à Luis Martin Nuñez de couper une oreille. Est-ce cela que l'on souhaite pour digérer le plat trop indigeste d'une San Isidro qui a perdu le nord ? Entre l'un et l'autre extrême existe probablement une voie médiane, mais il me semble très improbable que quelqu'un soit en mesure de la trouver.

La réalité, il y a longtemps que je tente d'en convaincre les incrédules, est que la bipolarisation du spectacle est un moindre mal qu'il faut bien accepter dans la mesure où une uniformisation forcée aboutirait à la disparition des quelques poches de résistance où l'on tente encore, souvent sans succès, de perrpétuer le spectacle hérité du passé. Que l'on me comprenne bien : j'ai besoin dans une temporada de voir des Partido de Resina, des Dolores Aguirre, des Prieto de la Cal, des Miura, des Saltillos ou des Victorinos (n'ai-je pas consacré six ans à remonter le temps pour en dévoiler quelques secrets ?), mais j'ai besoin aussi des faenas de Morante et du Juli, de connaître l'ivresse du toreo abouti.

Je sais parfaitement que sauf exception improbable je ne verrai pas les unes face aux autres, et je sais aussi que dans les deux créneaux je serai parfois déçu. Mais avant d'aller aux arènes, je lis les affiches. Et avec tout le respect que je leur dois, il y a des noms qui sont rédhibitoires pour moi, tant chez les toros que chez les toreros. Je suppose qu'il en va de même pour chacun de nous, et pour cette raison j'ai du mal à comprendre que l'on puisse se rendre aux arènes à contre-coeur, voire, ce qui est pire, en préméditant d'y manifester son mécontentement.

Ne serait-il pas plus sage de ne pas y aller lorsque l'on sait par avance (mais le sait-on jamais vraiment ?) que l'on sera déçu ? Et n'est-il pas plus responsable, une fois que l'on y est, de supporter en silence le désastre plutôt que de rajouter à la confusion en transformant les tendidos en manifestation ? Avec son abono fermé, Madrid ne laisse guère le choix aux aficionados qui souhaitent faire entendre leur opinion, quitte à contribuer à donner plus d'ampleur encore aux dérives qu'ils condamnent, ce qui n'est pas forcément la meilleure manière d'y remédier.

Heureusement pour la santé de la Fiesta, Las Ventas apparaît de plus en plus comme un épiphénomène isolé dont la transcendance n'est plus ce qu'elle était. J'en veux pour preuve le presque no hay billetes enregistré à Aranjuez hier, à quarante kilomètres à peine, où le même public madrilène n'a pas hésité à se déplacer pour voir Ponce, Juli et Castella face à une fade corrida de Torrehandilla. Et cet après-midi, pour toute la semaine, Las Ventas sera à nouveau pleine. Au cas où elle redeviendrait celle qu'elle ne devrait jamais cesser d'être.

André Viard