DEUX NOVILLOS VIVANTS À LAS VENTAS

Imaginez que vous ayez l'idée saugrenue d'envoyer votre fils analphabète tenter le concours d'agrégation de philosophie, et qu'au sortir de la salle où le jury l'aurait aimablement éconduit, vous ayez celle encore pire de le conforter dans son "ambition".

C'est en gros ce qui s'est passé à Las Ventas hier, où trois novilleros ne possédant ni le bagage, ni l'expérience, ni le courage suffisants pour figurer dans les cartels de la première feria du monde, ont offert en outre le spectacle déplorable d'un manque de pundonor navrant.

Être mal, cela arrive même aux plus grands, et être pris de panique parfois aussi, surtout quand un vent de contagion s'empare des cuadrillas et que plus personne en piste ne semble capable de ramener un peu d'ordre. Mais même dans ces conditions, si l'on possède un minimum de pundonor torero, on évite de donner le spectacle d'un ridicule achevé de capes et de muletas jetées à la tête des novillos, de courses poursuites effarées et, au bout du compte, d'une absence totale de sens des responsabilités. Perdre les papiers est une chose, s'enfuir avant même que la menace ne se matérialise en est une autre.

Que fut-elle cette menace ? Une novillada très bien rpésentée de Moreno Silva dont deux exemplaires, les 4ème et 5ème furent mansos et déconcertants, mais pas au point que personne ne soit capable de se mettre devant.

Les autres, à divers degrés, se laissèrent tous toréer : le premier sans codicia excessive, en sortant un peu "desentendido" des passes, mais en revenant promptement dans la muleta quand on la lui présentait, le second fut excellent pour le torero en raison de sa noblesse claire, le troisième se laissa aussi, de même que le dernier. Dire que tous furent durement piqués, chacun l'aura compris, les batacazos distribués n'ayant pas arrangé les choses.

Mais quelle honte pour l'ensemble de la profession, de voir un tel niveau d'incompétence, et quelle honte plus grande encore de constater que les premiers intéressés ne furent guère affectés par les deux fois trois avis sonnés... Deux toros vivants à Las Ventas la même tarde, il faut remonter à 1987 (Curro Romero et Paula) pour trouver pareil "exploit".

Et c'est sans doute cela le plus grave, au delà de l'échec personnel des toreros, cette impression que "no pasa nada"... que rien de grave ne s'est passé, que la vie continue et que l'on sera torero quand même. Tout cela, peut-être aussi, parce le public de Las Ventas ne s'est pas fâché, compatissant patiemment en assistant à ce désastre annoncé à mi mots par le ganadero le matin même, lequel, après avoir invité ces mêmes toreros à tienter chez lui, ne se faisait guère d'illusion.

Si les toreros concernés semblaient s'en faire encore une fois ôté le costume de lumières, il est à souhaiter qu'il se trouvera dans leur entourage des personnes sensées pour leur expliquer ce qui s'est passé, et leur faire comprendre que nul n'est obligé de descendre dans l'arène : quand on le décide, ce doit être en assumant les conséquence jusqu'au bout après s'être donné les moyens minimaux de pouvoir le faire.


André Viard