LES ROMANTIQUES

Lors d'un chat avec les aficionautes, Manuel Martinez Erice, gérant de Taurodelta, a mis le doigt sur la réalité de la situation en évoquant sans langue de bois la part de marché réservée aux encastes historiquement toristas dans ses arènes.

Celles-ci, du moins les plus importantes, sont celles de Madrid et de Zaragoza, deux plazas de première catégorie, la première étant "plaza de temporada" tandis que la seconde offre une temporada scindée en deux, la feria de printemps en avril et mai, et bien sûr le Pilar en octobre.

Parmi de nombreuses questions concernant la programmation de la San Isidro et en évoquant divers aspects, un aficionaute a demandé à l'empresario si à Madrid pourraient revenir des encastes comme "Veragua, Vega Villar, les Tulios..."

La réponse fut faite sans langue de bois : "Cela évoque pour moi la préhistoire. À court terme la réponse est non. La personne qui a posé cette question doit être romantique, ce qui est très bien, et à Dieu plaise qu'il y ait davantage de romantiques."

Cette réponse possède plusieurs lectures et chacun est libre de choisir la sienne, mais le plus intéressant à mes yeux est de souligner que tant à Zaragoza qu'à Madrid, Taurodelta programme tous les ans de nombreux fers toristas, la feria de printemps à Zaragoza étant même basée sur eux.

Manuel Martinez Erice est donc fort bien placé pour savoir quel public répond à ce type de spectacle, et il suffit d'aller à Zaragoza au printemps (personnellement j'y suis allé deux fois l'an passé et une cette année), pour constater la triste réalité de gradins aux deux tiers vides. Il suffit de même d'aller à Las Ventas hors feria - voir les Partido de Resina il y a quinze jours par exemple - pour vérifier le même phénomène : les romantiques sont peu nombreux.

Écrivant et éditant, en France et en Espagne désormais, une revue qui est surtout lue par eux, c'est à dire par les amoureux du toro et des encastes historiques, je mesure assez bien aussi la fragilité de ce créneau dans lequel, quoique l'on en dise, il y a aussi beaucoup de déceptions. L'intention des ganaderos concernés n'étant pas de produire des toros décastés, le fait qu'il y en ait aussi dans les corridas qu'ils vendent montre bien que le problème n'est pas simple.

Peut-être, c'est ma théorie mais on peut en proposer d'autres, assistons-nous à une période de moins bien dûe à l'évolution radicale des méthodes d'élevage : moins d'espace, trop de manejo, le toro contemporain est trop manipulé. Est-ce le manque de caste ? Dans certains cas sans doute, mais j'y vois aussi surtout un manque de fiereza, c'est à dire de sauvagerie au sens premier du terme, ce qui n'est pas la même chose.

Car si la caste peut être cultivée, comme la bravoure ou la noblesse, par des choix génétiques, la fiereza ne peut s'obtenir, c'est en tous cas mon avis, qu'en permettant au toro de vivre sans être en permanence sous le contrôle plus ou moins proche de l'homme, seule manière pour lui de conserver cet instinct sauvage qui conforte la caste, donne du piment à la bravoure, et évite à la noblesse de tomber dans la mièvrerie.

Personnellement, même si je sais que les avis divergent, je ne doute pas de la volonté de tous les ganaderos de revenir vers plus de caste, tout simplement pace qu'il y va de leur survie. Mais malheureusement je crois qu'au niveau de la fiereza au sens strict, l'évolution est irréversible en raison des obligations sanitaires et de l'organisation des exploitations.

Comment sortir de cette impasse ? Si quelqu'un possède la solution, il est l'homme de la situation.

André Viard