LES
RESSORTS DE LA TRAGEDIE

La gravissime cornada reçue par Israel Lancho à Madrid et l'absence de compassion manifestée par ceux qui reprochent à trois toreros modestes de n'avoir pas été à la hauteur de la situation devraient interpeller les aficionados de bon sens.

Le cheval Patanegra va bien, merci, et tout le monde s'en réjouit. Mais de Israel Lancho, poitrine ouverte en deux par un coup de corne qui aurait pu être mortel, certains ne trouvent à dire qu'il aurait du être mieux... Mieux servi ? voudrait-on lire... Mais non. Mieux face à un toro qui a failli le tuer et que certains ont jugé bien au-dessus de son torero.

Tout comme la corrida d'ailleurs, laquelle a eu pour vertu première sa solidité et comme défaut majeur d'être solidement "agarrada au piso", c'est à dire de ne pas vouloir galoper de l'avant mais de toujours, à l'exception du cinquième, retenir ses courses pour coller au plus prés des toreros qui furent souvent mis en danger par ce genio.

Le reste, c'est de la littérature et selon que l'on est ou pas sensible à ce type de toros, on jugera la corrida bonne ou mauvaise. En fait, il y eut un bon toro, le cinquième, loin cependant d'égaler celui lidié dans cette même arène voici deux ans par Sanchez Vara, trois toros noblons et fades qui portaient haut leur ascendance Domecq, et deux toros dotés de genio, les second et troisième, qui furent deux poisons.

Pas de quoi tirer un feu d'artifice donc, ni d'ailleurs de vouer aux gémonies un lot qui a fait preuve de solidité, fruit de l'entraînement intensif auquel il a été soummis, lequel ne fut sans doute pas sans incidence sur les difficultés induites par son comportement.

Ce qui explique tout à la fois l'ambiance curieuse qui régna dans les tendidos où l'on confondit souvent case et genio et où l'on fut un peu trop tenté de dévaloriser l'effort méritoire des trois toreros, ce qui poussa le dernier, dans un geste quasi désespéré, à aller chercher cette cornada qui restait sa seule chance de revenir à Las Ventas. Il l'a reçue, il reviendra, mais il n'est pas certain qu'on l'invitera à saluer.


André Viard