GENERATION JULI


L’autre jour, à l’heure de l’apartado, sur le parvis lumineux de la puerta grande de Las Ventas quasi déserte, un gamin de trois ans dessinait ses véroniques devant un mini toro qui embistait à la manière des lapin mécaniques des publicités.

De temps en temps la peluche à roulettes s’arrêtait, comme les vrais, et d’un tour de clé le père du torero minuscule relançait les embestidas saccadées. Tête rasée - cabeza rapada - pour sacrifier à la mode, le minuscule Rapetou était tout entier investi dans sa faena, sans un regard pour les passants qui s’arrêtaient. Immergé dans ses rêves de lumière, il essayait sans doute d’imiter ses idoles, sans réaliser bien sûr qu’il vivait peut-être le premier épisode de l’aventure de sa vie, ou, mieux encore, la première étape de sa légende personnelle.

Le petit skinhead sortira-t-il un jour vêtu de lumières sur les épaules de la multitude par cette porte fermée derrière lui ? Pour la beauté de l’histoire il faudrait pouvoir répondre oui, ce qui est bien sûr impossible. Ce qui ne l’est plus en revanche, c’est pour un gamin de son âge prétendre mettre ses pas dans ceux de ses aînés. Avec l’apparition des écoles taurines, le temps des derniers maletillas est presque révolu. Le cursus autrefois si chaotique est aujourd’hui bien balisé et pour peu qu’un talent émerge, il est immédiatement repéré, aidé et encouragé à aller au bout de lui-même. Bien sûr, c’est toujours le public qui choisit ses figuras, mais son choix est désormais très largement orienté.

Depuis bientôt dix ans la tauromachie a changé de millénaire et durant cette décennie un nom s’impose comme référent. Pas celui de José Tomas dont la tauromachie particulière ne fera pas école, ni celui de Morante dont les sortilèges n’appartiennent qu’à lui, ni même celui de Ponce dont au-delà des statistiques, de la longévité et de l’impeccable trajectoire, on retiendra surtout sans doute l’excessive facilité. Tous marqueront bien sûr l’histoire, mais aucun, sans doute, n’influera autant que le Juli sur les goûts de la postérité en ce sens qu’il a repoussé les limites que tout torero, quelque soit son style, se doit aujourd’hui de dépasser.

Ces limites théoriques sont désormais au programme de toutes les écoles taurines et l’exigeante éthique qui préside aux carrières de haut niveau accélère la disparition d’une certaine bohème qui avait toujours été indissociable du toreo. Obligation de résultat oblige, la technique prime sur le sentiment, mais heureusement chez le Juli la passion demeure, celle de vaincre mais aussi de partager. Maître et amant de sa profession, s’il taille ses faenas dans la pierre à force de profondeur et d’entrega, d’intelligence et d’intuition, le Juli, torero d’école lui-même, sait aussi qu’ayant beaucoup reçu de ce système il lui incombe aujourd’hui de donner s’il ne veut pas, comme quelques autres avant lui qui ne surent pas le faire, n’être qu’une impasse lumineuse dans laquelle nul n’oserait s’engager.

Alors il donne sans compter. Et cette générosité permet de mesurer, des Carnavales de Ciudad Rodrigo aux fincas du Freixxo ou de Feligres, l’abîme qui existe désormais entre un cursus permettant au travers des écoles une approche pragmatique de la profession, et l’aventure aléatoire qui attend ceux qui persistent à musarder sur les chemins buissonniers.

L'opus 23 sera disponible en fin de semaine.

André Viard

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