Ivan Vicente et le medio toro venteño


MEDIO TORO, MEDIO TORERO


Fidèle à l'atypique stratégie de communication au moyen de laquelle elle avait défendu ses cartels, l'empresa Taurodelta a offert à quelques toreros que l'on dit modestes l'oportunidad de leur vie.

Son argument semblait improbable lorsqu'on lui disait que les cartels programmés pour cette San Isidro étaient les plus pauvres que l'on ait vu depuis de nombreuses années. Pour elle, il s'agissait au contraire d'une nouveauté pleine d'intérêt, dans la mesure où pour la première fois allait être offerte à des toreros marginalisés l'occasion de sortir de l'anonymat et de lancer leur carrière.

Et elle disait vrai ! Sergio Aguilar et David Mora, auteurs de deux prestations importantes sans être triomphales, lui ont donné raison en attirant sur eux l'attention des professionnels et de la presse. Mais la corrida de Los Recitales lidiée dimanche a aussi offert à deux autres toreros cette oportunidad tant demandée qu'Ivan Vicente et Ambel Posada ont royalement laissé passer. Imaginez ce qui se serait passé si dans la même arène était sortie la même corrida pour un cartel de figuras ! Sans aller aussi loin que certains confrères de la presse écrite espagnole qui n'ont pas hésité à écrire qu'ils n'auraient même pas passés le cap du premier reconocimiento, ce qui semble certain est qu'à peine apparus en piste ils auraient subi les foudres de la partie "orthodoxe" du public et que plus d'un serait reparti aux corrales.

Mais dans la mesure où ils étaient là pour favoriser des toreros dits modestes, on les accepta. Et on eut bien raison, car au bout du compte ce lot est pour l'instant le meilleur de ceux qui se sont lidiés. Comment expliquer alors le triste bilan artistique de cette soirée ? Aussi cruel que cela puisse paraître de l'écrire, et plus encore de la part d'un ancien torero, de la même manière qu'il y a des medio toros il y a aussi des medio toreros.

Nulle connotation péjorative dans cette affirmation, mais le simple constat que chacun peut faire que l'escalafon est divisé en deux partie terriblement inégales : tout en haut, une élite restreinte dans laquelle on trouve la minorité de ceux qui, en toutes circonstances ou presque, justifient leur rang, et plus bas, l'immense peloton largement majoritaire de ceux qui toute leur vie ou presque courent après la fameuse oportunidad, sans être capables de faire l'effort, quand elle se présente, de la saisir à bras le corps et de changer le cours de leur destin.

Le phénomène n'est pas nouveau, et c'est d'ailleurs ce qui fait en même temps la beauté et la dureté impitoyable de cette profession à nulle autre pareille. Le torero est le seul artiste au monde qui ait l'obligation d'être inspiré à l'heure dite et à l'endroit précis. Madrid, en mai. Avant ou après, sa performance, aussi importante soit-elle, ne sert pratiquement à rien, sinon à entretenir l'espoir de l'oportunidad éventuelle, en oubliant parfois qu'elle est déjà passée...


André Viard

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