MORANTE EN UT MAJEUR


Après quelques lances et autant de muletazos, Morante a rendu au toreo ses lettres de noblesse et apporté un démenti cinglant à tous ceux qui finiraient par croire, face à la monotonie du toreo ambiant, que la virtuosité et l'encimismo seraient l'unique voie ou en tous cas la seule qui soit rentable.

Elle ne l'est heureusement pas et pour la première fois depuis longtemps les aficionados sont sortis de Las Ventas en toréant le vent. Ce qui ne fut pas le cas après les démonstrations de courage et d'intelligence de Ponce ou Castella face à de rugueux alcurrucens, face à la maestria un peu besogneuse du Juli qui souffrit la comparaison malgré une prestation de haut niveau, ni même après l'élégante gestuelle de Manzanares...

La raison en est simple : Morante torée tandis que les autres donnent des passes. Entendez par là qu'il met sa technique - qui est grande - et son courage - qui ne l'est pas moins - au service de ses sentiments. Contrairement aux autres, son esprit est en perpétuelle recherche de création et son corps tout entier se tend vers cette adéquation parfaite dont seuls sont capables les grands artistes pour qui l'erreur, ou l'imperfection, est aussi un moyen de parvenir au but souhaité.

Et celui-ci, loin de se réduire à la simple satisfaction d'avoir donné une série parfaite de passes, est d'interpréter le toreo comme un musicien le ferait d'un concerto, en enrichissant chaque geste, chaque pause, chaque envolée, pour faire de la moindre phase convenue au phrasé parfois routinier une ode inspirée.

Car à la différence de la plupart de ses compañeros, Morante ne reproduit pas son toreo : chacune de ses faenas est une création unique, poignante, éphémère et fragile qu'il convient d'apprécier à sa juste mesure, celle qui sépare une oeuvre d'art barroque à la beauté farouche et flamboyante d'un morceau de bravoure plus ou moins finement stéréotypé.

André Viard