L'ADIEU AMER AUX LARMES


Sur le moment, en surprenant ce regard et cette moue explicites, j'ai vu dans l'attitude de Luis Francisco Espla une simple manifestation de son ironie atypique. Et pour Mundotoro, qui n'a même pas passé la photo, j'avais proposé comme légende : "Je vous vois tous..."

En fait, j'étais en-deçà de la réalité et une fois de plus, en homme intelligent qu'il est, Espla avait déjà tiré la leçon des mauvaises ondes qu'il recevait : Madrid le conspuait - mollement certes, mais quand même - alors que depuis tant d'années il y jouissait d'un respect amplement mérité.

Ce qui aurait du me mettre sur la piste de la décision que le torero allait annoncer peu après, est l'absence de connivence avec son entourage immédiat. Espla, contrairement à son habitude, était à ce moment précis au premier degré, visiblement touché par les critiques de ce public qui l'a toujours soutenu durant sa carrière, et bien loin de cette ironie coutumière qui lui a permis de tout dépasser, y compris la grave cornada de l'année dernière à Céret... Une ligne de plus dans le budget prévisionnel d'une carrière, telle était la définition qu'il donnait alors de cette cornada qui aurait pu être fatale...

Une bronca de plus, même pas unanime - et même très minoritaire - aura donc suffi à faire basculer un destin, preuve, si besoin était, que même les caractères les mieux trempés peuvent cèder au bout du compte à la pression. Meurtri physiquement plus qu'il ne voulut l'avouer, lassé mentalement de devoir toujours jouer ce rôle quelque peu iconoclaste de torero décalé, rattrapé aussi par sa condition de père de jeune torero, Espla a donc annoncé a posteriori que cette corrida était la dernière qu'il avait toréée à Madrid. Et dans la foulée, l'annonce non officielle de la fin de sa carrière pour l'année prochaine a commencé à circuler. Le dernier but : donner l'alternative à son fils, à Alicante en juin prochain sans doute.

Une époque se termine. Et on ne sait trop ce qui la remplacera.


André Viard